La France semble saisie d’une nouvelle bouffée d’anti-américanisme, qui amalgame l’épreuve de force avec l’Irak, l’exécution de Karla Tucker ou les avatars de Bill Clinton dans l’affaire Lewinsky. «Une Amérique qui fait peur», titre à la «une» le quotidien de gauche «Libération», sur une grande photo de Karla Tucker, qualifiée de «martyre à l’américaine», après son exécution, mardi, dans une prison du Texas. La presse, comme la classe politique, n’a pas eu de mots assez durs pour condamner la mise à mort légale d’une femme — la première depuis 1984 — qui s’était repentie d’un double crime perpétré il y a quinze ans. Mais cette réprobation, si elle a été partagée à travers le monde, s’est accompagnée ici d’une mise en cause des Etats-Unis, pays que les Français ne peuvent regarder sans passion, conjuguant admiration et répulsion. «C’est inhumain, c’est inconcevable, c’est une grande cruauté» a lancé le président socialiste de la commission des Affaires étrangères, Jack Lang, toujours prompt à faire connaître son point de vue. Plusieurs députés de gauche se sont rendus à l’ambassade américaine à Paris pour manifester leur «vive indignation», et avertir les Etats-Unis qu’ils ne «prennent pas le chemin qu’il faut» pour être épaulés dans la crise irakienne. Déjà, les ennuis du président Clinton sur ses prétendues frasques avec Monica Lewinsky avaient suscité un déluge de réflexions témoignant à tout le moins d’une incompréhension des mœurs politiques et judiciaires américaines. «Impossible chez nous!», s’était réjouit le magazine de gauche «Le Nouvel Observateur», alors que le quotidien populaire «Le Parisien» résumait l’opinion publique d’un titre: «Très content d’être Français». «L’Amérique? Un pays de fous!», s’était exclamé le député gaulliste Pierre Lellouche, en plein accord avec le communiste Alain Bocquet pour qui «c’est terrible de voir le sort du monde suspendu à la braguette de Clinton». La presse fait aussi appel aux «experts» pour tracer les différences entre les traditions latines ou anglo-saxones, et opposer, dans le cas Tucker, les conceptions catholique et calviniste par rapport à l’idée de rédemption. Sur le plan politique, les déclarations, certaines virulentes, se sont multipliées pour signifier que la France ne doit pas se laisser «entraîner» par les Etats-Unis dans une intervention contre l’Irak. Le chef de la diplomatie, Hubert Védrine, a affirmé que Paris «n’a pas l’intention de s’associer» à une action militaire contre Bagdad, se retrouvant plus près dans cette crise de Moscou que de Washington. Ce refus net, qui contraste avec la position exprimée à Washington par le premier ministre britannique Toni Blair, montre que la France, retrouvant des accents gaulliens, est prête à jouer en solo sa carte diplomatique. A une exception près — l’ex-premier ministre Michel Rocard — il ne s’est trouvé aucun responsable politique prêt en envisager une participation française à des frappes alliées, à l’instar de la guerre du Golfe de 1991. Le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevénement, qui démissionna à l’époque de son poste de ministre de la Défense, en raison de son opposition à cette guerre, semble désormais résumer au mieux la position française. «L’Irak n’est plus une menace militaire pour personne», a-t-il estimé, en ajoutant que les Etats-Unis n’ont pas à dicter leur loi, et «s’arroger le droit» de condamner le régime de Saddam Hussein. L’ex-ministre conservateur des Affaires étrangères, Hervé de Charette, a lui aussi évoqué la possibilité d’«une vaste mise en scène dont l’origine est aux Etats-Unis et dont l’objectif est de supprimer Saddam Hussein». (AFP)
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