Plus de 400.000 Allemands ont déjà cédé à l’irrésistible fascination exercée par les écorchés d’un virtuose de l’anatomie, le Dr Gunther Van Hagen, successeur moderne de Léonard de Vinci, Durer et autres Rembrandt. Ses corps humains, conservés en entier par un procédé de son invention, ont simultanément déchaîné la colère des Eglises et des édiles et l’enthousiasme du public qui se presse en rangs serrés et disciplinés à raison de 8.000 visiteurs par jour. Depuis son ouverture en octobre, l’exposition, abritée par le sage musée des techniques et des métiers de Mannheim (Sud), est devenue un véritable phénomène de société. Ouverte jusqu’à 22 heures, il a fallu la prolonger d’un mois. Figés dans la pose du joueur d’échecs ou du jogger, les muscles, les nerfs et les os mis à nu, les écorchés du Dr Hagen s’offrent à la vue du grand public, enfants accompagnés de leurs parents ou lycéens venus par classes entières. La danse macabre du Dr Van Hagen est pourtant tout sauf une confrontation anodine avec la mort. Le ventre sectionné et béant, une femme enceinte laisse apercevoir le foetus de cinq mois qu’elle portait. «La naissance et la mort ne sont que les deux faces de la vie», commente l’anatomiste. Le chef du gouvernement de l’Etat régional (Land) du Bade-Wurtemberg, Erwin Teufel, un des barons de l’union chrétienne-démocrate (CDU) du chancelier Helmut Kohl, a tenté jusqu’à la veille de son ouverture de faire interdire l’exposition, qu’il «n’imagine même pas» d’aller voir. Le Parquet de Mannheim a longuement réfléchi à la possibilité d’intenter des poursuites pour atteinte au repos des morts avant d’y renoncer. Les Eglises catholiques et protestantes locales ont dénoncé «une grave faute de goût», mais surtout une «atteinte à la dignité de l’homme». «Ce n’est pas l’affaire des Eglises, mais celle des citoyens émancipés», réplique le Dr Van Hagen, étrange personnage de 53 ans affublé, jusqu’à sa table de dissection, d’un chapeau de peintre à larges bords. Il se voit «en premier lieu comme un inventeur, puis en anatomiste et médecin et enfin en artiste de l’anatomie». Son invention, la «plastination», est un procédé révolutionnaire qu’il a découvert à la fin des années 70. Il consiste à substituer à l’eau et aux graisses des tissus de la silicone, de la résine époxy ou du polyester. Ainsi traités, ils conservent leur aspect naturel, jusque sous l’objectif du microscope et sont «secs et sans odeur», comme le souligne le guide de l’exposition. «Mes écorchés seront sans nul doute plus durables que les momies égyptiennes», se prend à rêver le Dr Van Hagen qui a installé son institut de plastination — privé — à Heidelberg, haut lieu de la tradition universitaire allemande. A tous ses détracteurs, il oppose le caractère «hautement moral» et prophylactique de son exposition. Quoi de plus édifiant, il est vrai, que ces poumons, l’un goudronné par la fumée de cigarettes et l’autre d’une saine blancheur? Le public ne s’embarrasse pas de considérations éthiques. L’exposition est «fantastique», «émouvante», «formidable», «fascinante», lit-on dans les cahiers disposés à la sortie. Interrogés par des psychologues universitaires, 95% des visiteurs se sont déclarés satisfaits. «Je voulais voir comment mes poumons fonctionnent», explique Philipp, 9 ans, tout en serrant fortement la main de sa maman. «Mon Dieu, ce sont des gens réels», s’écrie Jessica Kirsch, une lycéenne de 16 ans, les mains jointes, bouleversée à la vue du premier écorché: «A partir d’aujourd’hui, je ne mangerai jamais plus de viande». (AFP)
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