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Actualités - Reportage

Le destin de Youssef Chahine L'averroïsme comme métaphore (photos)

PARIS. — De Mirèse AKAR
Qu’un film de Youssef Chahine sorte à Beyrouth ou à Paris, ce n’est pas vraiment la même chose, et la remarque vaut tout spécialement pour «Le destin». A Beyrouth, Chahine fait en quelque sorte partie des meubles, et l’on n’a certes pas tort de le revendiquer avec fierté: pensez donc, avec une carrière commencée en 1949 et malgré bien des embûches, il en est à son trente-troisième long métrage! Tanit d’or à Carthage pour l’ensemble de son œuvre (1970), Ours d’argent à Berlin pour «Alexandrie pourquoi?» (1979), cette année couronnée à Cannes par le Prix du cinquantenaire du Festival (auquel il avait participé pour la première fois en 1951, avec «Le fils du Nil»), il est reconnu partout comme le plus grand réalisateur du monde arabe. «Le destin» présente en outre cette particularité d’avoir été presque entièrement tourné au Liban, et aucun spectateur ne saurait y être insensible à la longue litanie de remerciements du générique de fin où figure jusqu’à la fédération de canoë-kayak locale!
En France, l’approche est forcément différente, quoique faite aussi d’une certaine familiarité avec ce cinéaste prolifique qui ne reste jamais éloigné des écrans trop longtemps. Sa gouaille, son côté titi parisien enchantent, et sa personnalité de battant force le respect. Même s’il était en petite forme à un récent «Bouillon de culture» — je l’ai connu bien plus brillant à des dîners cairotes —, il y a apporté une fougue, une alacrité, un franc-parler qui faisaient chaud au cœur.

Une riposte

Encadré de deux Palmes d’or symétriques ajoutées après le triomphe cannois, le coq emblématique de Misr International Films qui apparaît à l’écran n’a sans doute pas la superbe du coq gaulois, mais on jurerait de voir ce dernier comme en surimpression: les films de Youssef Chahine ne sont-ils pas en effet coproduits par la France depuis quelques années, et préachetés par des chaînes de télévision telles France 2 ou Arte? Le procès qui avait momentanément entravé l’exploitation de «L’émigré» en Egypte n’avait pas laissé indifférent ici et même si ce film, passablement rhétorique sous ses allures de peplum, avait été plutôt mal accueilli par la critique, le capital de sympathie dont jouit son auteur n’en a pas été entamé pour autant. Bien en a pris à Youssef Chahine d’enchaîner sans attendre avec «Le destin», conçu comme une riposte aux tracasseries dont il fut victime, mais d’abord et surtout, au-delà de cette péripétie personnelle, comme une charge contre l’intolérance et les censures de tous ordres. Dans la nébuleuse de sentiments qui animent les spectateurs devant ce film, il en est un de gratitude envers cet Arabe qui dénonce le fanatisme à leur place, un peu comme s’il avait agi par délégation. Et la formidable ovation qu’il avait reçue à Cannes ne signifiait pas autre chose.

«Une indomptable
liberté»

Maisonneuve et Larose a réédité à point nommé «Averroès et l’averroïsme» où Ernest Renan évoque la dette de l’Occident à l’égard de ce médecin-philosophe au savoir encyclopédique, pédagogue hors pair plutôt que créateur, et qui n’aspirait d’ailleurs à aucune autre gloire que d’être le commentateur «fidèle et intelligent» de la pensée d’Aristote. Cet humaniste à l’indomptable liberté d’esprit est la figure métaphorique choisie par Youssef Chahine pour illustrer son appel à la résistance. Les tribulations d’Ibn Rushd au royaume des Almohades et sa mort, en 1198, dans son exil marrakchi, marquent la fin d’un âge d’or intellectuel éclos deux siècles plus tôt grâce aux califes éclairés de Cordoue qui avaient su s’entourer des meilleurs artistes et savants de leur temps.
Devenu cadi de Cordoue en 1171, Ibn Rushd, pour qui la révélation n’interdit pas d’interpréter les textes sacrés, la raison devant être l’alliée objective de la loi divine, va connaître la disgrâce en 1195 dans un contexte politique qui s’est dégradé. Le calife Al Mansûr, autocrate pétri de vanité à qui Youssef Chahine prête une plaisante et anachronique paraphrase d’un mot fameux de Louis XIV, qui devient dans sa bouche «L’Andalousie, c’est moi», se croit forcé de faire des concessions aux plus sectaires parmi ses juristes devant l’imminence d’un affrontement avec les chrétiens espagnols et alors que des fanatiques noyautent la jeunesse du royaume. Il jette l’anathème sur la doctrine d’Ibn Rushd dont les œuvres sont dès lors promises à l’autodafé. Mais certains de ses disciples les ont copiées et convoyées clandestinement jusqu’en Egypte. D’autres ont trouvé encore plus simple de les mémoriser, préfigurant les hommes-livres imaginés par Ray Bradbury dans «Fahrenheit 451».
Film en costumes — lesquels costumes, il faut bien le dire, sont parfois faits de bric et de broc! — «Le destin» est un faux film d’époque où ne manquent pas les trompe-l’œil. Derrière le babil égyptien, on croit entendre la voix de Youssef Chahine lui-même, comme on croit l’entendre fredonner ces chansons entraînantes qui grisent les spectateurs français dès le générique. Un trompe-l’œil de plus: construit sur le modèle des comédies musicales américaines des années cinquante, «Le destin» se veut aussi un divertissement. Et son message n’en est que plus percutant.
PARIS. — De Mirèse AKARQu’un film de Youssef Chahine sorte à Beyrouth ou à Paris, ce n’est pas vraiment la même chose, et la remarque vaut tout spécialement pour «Le destin». A Beyrouth, Chahine fait en quelque sorte partie des meubles, et l’on n’a certes pas tort de le revendiquer avec fierté: pensez donc, avec une carrière commencée en 1949 et malgré bien des embûches, il en est à son trente-troisième long métrage! Tanit d’or à Carthage pour l’ensemble de son œuvre (1970), Ours d’argent à Berlin pour «Alexandrie pourquoi?» (1979), cette année couronnée à Cannes par le Prix du cinquantenaire du Festival (auquel il avait participé pour la première fois en 1951, avec «Le fils du Nil»), il est reconnu partout comme le plus grand réalisateur du monde arabe. «Le destin» présente en outre cette...