Il y a certainement du jeu, au sens ludique du terme, dans toute pièce de théâtre. Mai que dire, quand ce théâtre n’est qu’un jeu sans paroles? C’est l’expérience dramaturgique, faussement farfelue, peut-être peu commune mais certainement audacieuse, quoique pas de toute nouveauté dans un répertoire «off», que tente Lina Saneh, en présentant «Ouvrira» en ce mois de septembre voué au théâtre, de toute évidence, d’avant-garde! Quatre jeunes acteurs (Guilnar Wakim, Tania Khoury, Mounira Solh, Hani Douabes et Ali Shemi) absolument dévoués à cette atmosphère crissante et stridente où la parole fait délibérément et pesamment défaut, défendent avec conviction et acharnement une pièce sans …texte! Cinq personnages sans noms ni voix prennent d’assaut la scène et tourbillonnent comme des toupies folles, dans un rythme accéléré, syncopé, hystérisé, souvent imprévisible et improbable. Habillés d’abord d’un justaucorps noir, mannequins anonymes ou pantins désarticulés, ils se distribuent des chiffons et entreprennent un surprenant défilé, une infernale sarabande gesticulante où le grotesque le dispute au pathétique. Personnages aux petits cris d’oiseaux pris en cage et aux ahanements indéchiffrables comme les borborygmes d’un troglodyte… Tout ceci est pris dans le tourbillon d’une gestuelle marquée, grinçante aux confins d’une attitude de mime où l’éloquence se réduit aux ondulations et aux gesticulations des corps souvent en mal de situations. C’est cela probablement l’incommunicabilité, ce mal du siècle qui a tant marqué le théâtre de l’absurde. Mouvements paniques où les mots sont superflus! Ce n’est pas de la danse, ce n’est pas du mime, ce n’est pas de la prouesse des funambules ou de trapézistes, cela n’a rien à voir avec la vaniteuse élégance des défilés de mode, mais c’est tout cela à la fois en un ballet désarticulé, en une chorégraphie titubante, faussement brouillonne qui s’apparente à la détresse d’un texte-cri… Texte-cri cependant fermement absent de la bouche de ces acteurs muets, s’ébattant comme des noyés et voulant absolument véhiculer aux spectateurs émotions et sensations. Gigotant constamment comme attaqués par des puces, ces acteurs-personnages, pantins aux hardes bigarrées, font ici un «numéro», un exercice de style gestuel convulsif qui met à la longue l’audience à bout de nerfs, car tout y est électrisé, nerveux et peu perceptible. Comme une partition de musique dodécaphonique, «Ovrira» table sur les dissonances harmoniques dans l’atmosphère d’une inquiétante modernité d’un siècle pris de court par la vitesse de vivre et la surinformation, l’être humain se transforme en une poupée emportée par le hasard et le flot des événements… Dans une vision partagée entre humour, pessimisme et dérision, où l’improvisation souvent cavalière à la part belle, les acteurs tentent de donner vie et paroles à ce qui n’est pas dit… Au spectateur de le découvrir ou de s’en agacer…
Edgar DAVIDIAN


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