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Actualités - Reportage

Ces libanais du bout du monde Lobby ou pas Lobby ?

Les Brésiliens d’origine libanaise sont au nombre de six à huit millions selon les estimations, ce qui en fait environ cinq pour cent de la population du Brésil; portés par les deux grandes vagues d’immigration du 19e et du 20e siècle (le dernier afflux, moins considérable remontant à la guerre libanaise de 1975-9O) ils sont installés dans les régions les plus diverses du pays, même les plus reculées, encore qu’un grand nombre d’entre eux est concentré dans les grandes villes, telles que Sao Paulo, Rio de Janeiro et Belo Horizonte.
Bon nombre de ces émigrés se sont distingués dans les affaires, et sont aujourd’hui à la tête de grosses fortunes. Parallèlement à cette puissance d’argent cependant (et ce phénomène n’a cessé de s’amplifier ces dernières décennies) les Libanais d’origine brillent également dans les carrières libérales, ce qui les mène tout naturellement à l’action politique. Six gouverneurs d’Etat sur les 27 que compte la Fédération brésilienne sont d’ascendance libanaise; c’est également le cas de 8 sénateurs sur 81 et de 35 députés, en tête desquels figure le président du Parlement Michel Temer , qui visitait le pays en juillet dernier. Enfin, sur les quelque 4500 conseils municipaux qui gèrent la vie quotidienne des Brésiliens, plus du dixième sont présidés par des Libanais d’origine.

Les déboires de P. S. Maluf

De tous ces édiles, l’ingénieur et entrepreneur Paulo Salim Maluf, ancien gouverneur de Sao Paulo, est sans doute le plus illustre; le plus actuellement menacé dans ses aspirations politiques aussi, puisque c’est d’extrême justesse qu’il vient d’échapper à des poursuites, en relation avec sa gestion financière passée. En juillet, la commission spéciale d’investigation a blanchi Maluf, mais elle continue de harceler l’actuel gouverneur de Sao Paulo Celsio Pita qui fut le ministre des Finances de Maluf, dont il passe pour être l’homme lige. Les irrégularités dénoncées ont trait à l’affectation illégale d’une partie des recettes des taxes à des dépenses qui, normalement, auraient dû être couvertes par d’autres moyens; si, techniquement parlant, aucune accusation de malversation n’a pu être retenue contre Maluf, il est tout de même embarrassant que les dépenses en question avaient trait à la fourniture de plats cuisinés aux cantines scolaires de Sao Paulo avec, au menu, des poulets provenant de l’élevage de l’épouse du gouverneur de l’époque...
Toujours est-il que depuis le début de l’été, Paulo Salim Maluf s’est trouvé continuellement hors du pays, se déplaçant entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne, le magazine «Isto» allant jusqu’à publier en couverture son portrait, avec la mention «recherché». Presque au même moment toutefois, l’ex-gouverneur effectuait un séjour-éclair à Brasilia où il dînait en petit comité à la table du président Cardoso. Au lendemain de cette rencontre qui a donné, comme on s’en doute, libre cours aux spéculations, Maluf était innocenté par les enquêteurs et comme par hasard, tous les obstacles tombaient, au Parlement, devant le processus visant à l’amendement de la Constitution pour permettre à Cardoso de solliciter l’an prochain un nouveau mandat.
Figure très controversée (ses détracteurs usent volontiers du verbe «malufar», pour dire finasser ou magouiller) Paulo Sali Maluf n’en conserve pas moins une grande popularité dans l’Etat de Sao Paulo, notamment parmi les ouvriers et les chauffeurs de taxis. Assez remarquablement, il ne fait guère l’unanimité des Libanais d’origine lesquels, d’ailleurs, n’ont jamais manifesté la moindre propension à voter en bloc: ils sont présents — et souvent même influents — dans l’ensemble de l’éventail des partis même s’ils cultivent tous, à des degrés divers, l’appartenance à la mère-patrie. Combien effective finalement est cette appartenance? Si l’on excepte les émigrés de fraîche date qui restent au courant des dernières péripéties de la vie politique libanaise ou de ce qui en tient lieu, la mobilisation pour le Liban est souvent d’ordre surtout affectif, particulièrement parmi les jeunes générations, où l’on ne parle plus que quelques bribes d’arabe.
Certes, le tabboulé et le kebbé continuent d’être préparés couramment dans les maisons, les restaurants libanais refusent du monde et, partout au Brésil, la «sefiha» figure auprès de la pizza et du hot dog dans les présentoirs des snacks et autres fast-food. Certes aussi des quartiers commerciaux entiers de Sao Paulo avec leurs enseignes bien libanaises pourraient faire croire au visiteur que par le fait de quelque machine à remonter le temps, il s’est égaré dans la joyeuse cohue des souks beyrouthins d’avant-guerre. Certes enfin, les notables libanais du Brésil fréquentent assidûment les «Club Monte-Libano» de leur ville, et adhèrent volontiers aux associations libanaises. Mais si les chambres de commerce libano-brésiliennes fleurissent depuis quelque temps aux quatre coins du Brésil grâce notamment à l’action inlassable de l’ambassadeur Ghazi Chidiac, si la liaison directe bihebdomadaire qu’assure la Middle East Airlines entre Sao Paulo et Beyrouth a institué un véritable pont aérien entre les deux mondes, il reste qu’aucune action concertée d’envergure n’a encore vu le jour.
Et même si un véritable lobby libanais se mettait en place, avancent les sceptiques, même si les émigrés du Brésil réussissaient à imprimer une orientation plus nettement «libanaise» à la politique de leur gouvernement, quelle portée cela aurait-il sur le cours des événements, compte tenu des tensions et rivalités régionales dont notre pays est le prisonnier? De fait, l’équilibre semble être le mot d’ordre au palais Itimarati, siège de la diplomatie brésilienne dans la capitale, Brasilia, où le chef de la section du Moyen-Orient, Anwar Nahas, lui-même fils d’émigré, ne fait aucune difficulté pour admettre les limites de l’action de son pays. Celui-ci, assure-t-il, soutient activement le processus de paix parrainé par les Etats-Unis; et cette paix, le Brésil croit fermement que le Liban sera un des pays de la région qui en tirera le plus de profit. Le Liban, affirme Nahas, est le mieux placé par exemple pour servir de tremplin pour les exportations brésiliennes vers le monde arabe, ou même l’Europe centrale.
Dans l’immédiat cependant, la section Moyen-Orient est absorbée par la préparation de la visite qu’effectuera au printemps prochain le président Cardoso au Liban, et sans doute aussi dans d’autres pays de la région. Sans confirmer cette dernière éventualité, les hauts responsables du ministère brésilien des Affaires étrangères font valoir qu’un voyage aussi long ne saurait se limiter à un seul pays, même aussi cher au cœur des brésiliens que le Liban. Toujours au nom de l’équilibre, M. Cardoso pourrait donc se rendre également en Israël: ce qui lui permettrait par ailleurs, estiment des collègues journalistes spécialisés dans les affaires du Moyen-Orient, de faire le plein des voix juives du Brésil qui viendraient fort opportunément s’ajouter aux suffrages des électeurs d’origine libanaise qui apprécient au plus haut point les marques d’amitié de Brasilia pour Beyrouth...

Réticences et persuasion

Mais quid de la visite au Brésil qu’entreprend aujourd’hui même le président Elias Hraoui? Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas suscité un enthousiasme délirant parmi les émigrés; et l’ambassadeur Chidiac n’a certes pas volé son traitement des deux derniers mois, durant lesquels il a sillonné le pays de long en large en effet, pour tenter d’instruire les communautés libanaises de l’importance de l’événement. La tâche n’a pas toujours été facile et au cours d’une délibération houleuse qui a groupé au Monte-Libano de Sao Paulo une quarantaine de présidents et délégués de clubs et d’associations libano-brésiliens, il a été finalement convenu que diverses manifestations d’accueil seraient organisées dans les règles (l’an dernier le président Hariri y avait bien eu droit), même si les émigrés se promettent d’exprimer haut et clair leur profonde inquiétude quant à certaines orientations du régime de Beyrouth. Il ne faut pas oublier en effet que dans leur écrasante majorité, les Libanais du Brésil sont des chrétiens, très largement maronites; ils se montrent particulièrement chatouilleux sur la question de la souveraineté et la présence, dans le lot, d’un important contingent d’émigrés originaires de Zahlé, ville natale de M. Hraoui, n’y change pas grand-chose.
Cet état d’esprit s’était clairement manifesté lors de la visite au Brésil, en février dernier, du patriarche maronite Nasrallah Sfeir. Et même si l’on y mettra les formes, réceptions et autres amabilités à l’appui, ces choses-là seront certainement dites une fois de plus à M. Hraoui qui, à la veille de son voyage, a prudemment favorisé l’adoption par le conseil des ministres d’une brumeuse procédure visant à faciliter l’obtention ou la récupération — vivement souhaitée des émigrés — de la carte d’identité frappée de l’emblème du cèdre.

I.G.
Les Brésiliens d’origine libanaise sont au nombre de six à huit millions selon les estimations, ce qui en fait environ cinq pour cent de la population du Brésil; portés par les deux grandes vagues d’immigration du 19e et du 20e siècle (le dernier afflux, moins considérable remontant à la guerre libanaise de 1975-9O) ils sont installés dans les régions les plus diverses du pays, même les plus reculées, encore qu’un grand nombre d’entre eux est concentré dans les grandes villes, telles que Sao Paulo, Rio de Janeiro et Belo Horizonte.Bon nombre de ces émigrés se sont distingués dans les affaires, et sont aujourd’hui à la tête de grosses fortunes. Parallèlement à cette puissance d’argent cependant (et ce phénomène n’a cessé de s’amplifier ces dernières décennies) les Libanais d’origine brillent...