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Actualités - Reportage

Jezzine après le cyclone, où le spectre d'un exode au compte-gouttes (photos)

Le cyclone est passé, mais Jezzine et ses environs ne respirent pas encore. Les places ombragées des villages tout en rondeurs ne résonnent pas de rires d’enfants et l’angoisse continue d’alourdir l’atmosphère, pourtant inhabituellement douce de ce mois d’août. Les quelque 4.500 habitants (sur les 70.000 en 1975) des 26 localités de la région se contentent de souffler un peu... en attendant la prochaine crise. Depuis des années — et plus précisément depuis 1985, date de l’exode des chrétiens de l’est de Saïda et de l’Iqlim el-Kharroub — ils vivent en suspens, emprisonnés dans une geôle qui se transforme de plus en plus en cauchemar, uniquement soucieux de survivre aux tempêtes. Agents de l’ennemi ou victimes de leur situation géographique? Dans cette région oubliée des possibilités de règlement et dont aucune partie officielle ne veut revendiquer la responsabilité, ces qualificatifs ne veulent pas dire grand-chose. Ici, les gens n’ont qu’une ambition: conserver leur toit et leurs terres et éviter d’assumer les petites guerres de ceux qui essaient de les aider, sans vraiment comprendre leur réalité... Leurs ennemis? Ce sont ceux qui transforment leur situation en bazar politique interne et ceux qui cherchent à les classer... pour oublier sans remords le dossier.
Se rendre aujourd’hui à Jezzine, c’est un peu comme se transposer de l’autre côté du miroir. Brusquement, on se retrouve dans un autre monde, celui de la guerre avec son cortège de drames et de morts, mais aussi celui où l’allié officiel est presque un ennemi, alors que l’ennemi se pose en protecteur. Mais nul n’est vraiment dupe du discours de façade. Même les hommes de l’Armée du Liban-Sud qui, au barrage de «la frontière», font des difficultés parce qu’ils n’ont pas été prévenus au préalable de la visite d’un journaliste et veulent se donner des allures d’organisation intraitables, alors qu’au fond, ils ont le sentiment d’être pris au piège. D’ailleurs, certains d’entre eux sont condamnés par la justice libanaise à des peines de prison, pour collaboration avec l’ennemi israélien.
Après de longues négociations, au cours desquelles les miliciens égrènent la liste de leurs griefs contre «les gens de là-bas», c’est l’entrée à Jezzine, en compagnie d’un «guide» de l’ALS. Toutefois, la multitude de mines cachées dans les broussailles longeant certaines routes qui relient les villages entre eux, effraie tellement les miliciens que, très vite, notre guide déclare forfait.

Un code de conduite pour
éviter les bombes

Nous voici donc roulant sur une route déserte, entre Jezzine et Anane, dans un décor vallonné et verdoyant (sauf les bas-côtés du chemin régulièrement brûlés par les miliciens) dont il est toutefois difficile d’apprécier la splendeur. Pourtant, les habitants de la région ont établi un véritable code pour éviter les charges explosives. D’abord, ils réduisent au maximum leurs déplacements d’une localité à l’autre. Ensuite, ils ne roulent jamais à droite, essayant de rester le plus possible au milieu de la chaussée. Ils ne dépassent pas non plus les 50 km/h, car l’expérience a montré que seuls les miliciens roulent vite sur des routes vides. Enfin, ils évitent autant que possible les patrouilles ou les véhicules militaires, tout en essayant de mettre en évidence les caractéristiques civiles de leurs voitures. Les habitants — qui ont compris le système des explosifs, actionnés à l’aide de ce qu’ils appellent un œil magique — s’efforcent ainsi d’aider ceux, qui, en face, observent les routes à l’aide de jumelles, à choisir des cibles militaires. Toutes ces précautions n’empêchent malheureusement pas les drames, puisque depuis qu’a surgi la «crise des mines», il y a un peu plus de deux mois, 13 civils sont morts. Les habitants du coin sont convaincus qu’il s’agit d’erreurs, la victime s’étant trouvée aux côtés d’un véhicule militaire ou roulant à bord d’une voiture identique à celle d’un milicien. Mais certains restent perplexes devant la répétition de ces erreurs, et devant la concentration des opérations dans la région de Jezzine.
La grande majorité des habitants, elle, ne se pose pas trop de questions; elle a peur, et évoque même inconsciemment les spectres de l’exode et des invasions. Par contre, les notables, eux, cherchent à être plus raisonnables. Girgi Haddad, surnommé Abou Ajaj, chef de la municipalité de Roum et personnage haut en couleur, nie l’existence d’un vaste plan pour vider Jezzine et ses environs de la population chrétienne. Il ne croit pas non plus à une invasion du Hezbollah conscient que, depuis 1985, les choses ont bien changé au Liban, et que la page des guerres confessionnelles est tournée «pour quelque temps au moins».
Nabil Kattar, propriétaire d’une scierie à Anane, devant laquelle trois charges ont explosé en l’espace d’une semaine, est du même avis. Mais tous deux n’en sont pas moins inquiets, car même si l’objectif de ces charges est de harceler l’ALS, et même si la mort des civils n’est, selon eux, qu’une erreur dramatique, ils ne parviennent pas à enrayer la peur chez les habitants qui quittent la région, les uns après les autres.

Le désespoir
pour seul horizon

Avant 1976, 70.000 âmes étaient recensées dans les 26 localités de la région. Aujourd’hui, il y a moins de 5.000 habitants qui vivent terrés chez eux, ayant généralement envoyé leurs enfants et tous les jeunes à Beyrouth ou à l’étranger. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la résistance, ici, n’est pas perçue comme un ennemi, car les habitants ne se sentent pas vraiment solidaires de l’ALS. C’est pourquoi ils ne peuvent s’empêcher d’éprouver un profond sentiment d’injustice, en devenant les victimes d’une guerre qu’ils subissent bien malgré eux.
Certes, tous se rappellent qu’en 1985, à la suite de l’exode des chrétiens des villages à l’est de Saïda, les localités de Jezzine et de ses environs ont enrôlé quelque 400 jeunes et ont demandé au général Lahd de s’emparer du commandement de la région pour la défendre. A l’époque, le spectre de la «purification ethnique» semblait réel et les habitants, terrorisés, n’ont pas vu d’autre moyen pour se protéger. Les Israéliens ont laissé faire, sans jamais vouloir se charger directement de cette région. Mais au fil des années, les habitants ont compris à quel point l’ALS n’est pas libre de ses actes et voyant la paix se rétablir dans les autres régions du pays, ils ont de plus en plus éprouvé la nostalgie de l’Etat, de la légalité et de l’armée libanaise. Mais c’était trop tard, Jezzine et ses environs étaient déjà devenus une carte régionale entre les mains de joueurs cruels et peu soucieux des intérêts des individus.
Si, parmi les 400 miliciens de Jezzine, beaucoup se sont rangés ou sont partis, aujourd’hui, près de deux cents jeunes de la région continuent d’être membres de l’ALS, par habitude, pour des raisons financières ou simplement, parce qu’ils n’ont pas la possibilité de vivre à Beyrouth. De plus, dans cette région asphyxiée économiquement — reliée à Marjeyoun par la porte de Kfarhouné, sous l’autorité directe et impitoyable des Israéliens et à Beyrouth par le passage de Bater — l’ALS offre une certaine sécurité matérielle: 350 dollars par mois pour le soldat et quelque 700 dollars pour l’officier, avec une assurance-vie de 5.000 dollars. Malgré cela, sans lui être totalement hostiles, la plupart des habitants ont pris leurs distances avec la milice pro-israélienne, qui, d’ailleurs, est en perte de vitesse.
Harcelés par la résistance, les miliciens n’osent plus se rendre dans les villages de Anane, Saïdoun, Wadi Jezzine, Sfaray, Ktalé etc. Au total une dizaine de localités situées sur des collines boisées ou sur le flanc de vallées à la végétation luxuriante, jugées trop facile d’accès pour les éléments du Hezbollah.

Un village sans
père ni mère

Saïdoun est ainsi, depuis trois semaines, «sans père ni mère» comme le déclare avec humour, le chef de la municipalité, Sleimane Tannous Khawand. Le village ne regroupe plus que 250 personnes, surtout des vieillards, qui vivent dans la terreur de l’inconnu. Sans prévenir, il y a 20 jours, les miliciens de l’ALS se sont retirés de la position qu’ils tenaient encore dans le coin et, depuis, les habitants attendent en retenant leur souffle. Le chef de la municipalité avoue qu’il a été tenté de partir à son tour, mais il a vite renoncé car il s’est rendu compte que s’il le faisait, les derniers habitants encore présents le suivraient. Il est donc encore là, essayant de mobiliser toute son énergie dans la restauration — «un budget de 800.000 dollars», dit-il fièrement — de l’église de la localité. Le village se situant à 4 kms de Saïda et étant entouré des villages chiites de Kfarmelki et Kfarhitti, il a longtemps été «la porte de la guerre» dans la région. Sera-t-il celle de la paix? Khawand le souhaite vivement, et il raconte qu’après le retrait de l’ALS, il a très vite obtenu la promesse que le Hezbollah ne se déploiera pas à sa place. Il aurait certes souhaité que l’armée prenne en charge la sécurité des lieux, mais il ne sait pas encore si l’ALS reprendra sa position ou non. Selon des habitants de Jezzine, l’ALS s’est retirée de Saïdoun parce que sa présence là-bas était devenue intenable. Chaque relève des miliciens lui coûtait cher, et elle a donc préféré vider la position pour s’installer dans des collines stratégiques plus sûres.
Naturellement, les rares habitants de Saïdoun ne veulent pas commenter ces données. Ce qui leur importe, c’est de se sentir en sécurité; or, pour l’instant, ils ont peur. Dans ce village agricole, nul n’ose s’aventurer trop loin de son domicile. D’autant que la ligne de front, à Rimat, est à un kilomètre à l’ouest, alors que l’armée libanaise est à 2 km au sud, à Dhour Barté. Complètement perdus, les habitants ne savent plus où ils en sont, se contentant de répéter avec le chef de la municipalité: «Nous sommes pacifistes, nous voulons la paix».
Un peu plus à l’est, c’est Sfaray, encore sous le choc du bombardement du village SOS. Ce lieu idyllique, où les petites maisons se fondent parfaitement dans le paysage, est déserté depuis qu’un obus a atteint de plein fouet l’un des orphelinats. Les 70 enfants de toutes confessions, ainsi que leurs mamans et les moniteurs, ont été évacués vers Bhersaf. Aujourd’hui, les travaux de réparation — entièrement pris en charge par le Conseil du Sud — ont été pratiquement achevés, mais seul un gardien est sur place. Contacté par téléphone, le responsable des lieux, Joseph Soueidy, annonce que les enfants reviendront probablement le 8 septembre. «Nous n’avons d’autre garantie que le fait que nous abritons des enfants. Elle n’a malheureusement pas été suffisante la dernière fois, mais nous espérons que ce genre de drame ne se répétera pas...».
Officiellement, nul n’a revendiqué — et pour cause — le bombardement de Sfaray, mais les habitants du village croient qu’il s’agit, une fois de plus, d’une erreur, l’obus ayant été tiré de l’ouest, en direction de la position de l’ALS, dite «Al-Machnaka», — «Le Gibet» — sur une colline surplombant Sfaray... D’ailleurs, cette position commande la route menant vers Kfarfalous que l’Etat voulait ouvrir et qui est toujours bloquée parce que l’ALS exige que les autorités négocient avec elle et que le tracé de la route soit modifié de manière à ce que les voitures passent devant ses miliciens.
A Sfaray, à Ktalé, à Aytoulé, à Roum, à Jezzine et ailleurs, c’est partout la même plainte. «Nous produisons plus de 200 tonnes de raisins et aujourd’hui, nous ne pouvons pas écouler notre récolte», déclare Teddy Sélim Teddy.
Dans toute cette région, les habitants sont convaincus que l’Etat ne s’occupe pas suffisamment d’eux. Surtout au niveau du ministère de l’Agriculture, qui consacre ses efforts à la Békaa, oubliant totalement Jezzine et les villages avoisinants.

Les moyens de
rester sur place

Le père Pierre Baz, curé des paroisses de Sfaray et Bisri, renchérit: «Ces villages sont très pauvres. L’Etat devrait s’en occuper un peu plus et offrir autant de services que dans les autres régions du Liban. Que se passera-t-il en automne, au moment de la rentrée scolaire? Qui osera envoyer ses enfants à l’école d’un village à l’autre?...». «Personne ne nous écoute, reprend Teddy. Dès que nous tentons de formuler une revendication, on nous traite d’agents, nous qui sommes si fiers de notre carte d’identité libanaise...».
Dans ces villages et à Jezzine même, les habitants sont très touchés par la méfiance dont ils font l’objet à Beyrouth. «Ce n’est pas parce que nous avons la malchance de nous trouver dans une région stratégique que nous sommes moins Libanais que les autres», déclarent-ils.
«Nous ne demandons pas l’impossible, ajoute Nabil Kattar, mais simplement que le Hezbollah modifie sa méthode de combat contre l’ALS et nous aimerions aussi que l’Etat se soucie de nous, en nous donnant les moyens de tenir bon. Car ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une région qui se vide, non pas à la suite d’une grande offensive, mais par une guerre d’usure».
Certains habitants cherchent pourtant à trouver des excuses au récent bombardement des civils à Saïda. Certes tous le condamnent, mais certains affirment qu’il s’agit d’une réaction émotionnelle du responsable de l’ALS dans la région, qui venait de perdre ses neveux, deux adolescents, dans l’explosion d’une charge. L’armée a aussitôt riposté en envoyant 120 obus sur Jezzine et ses environs, mettant ainsi un terme à cette escalade mortelle. Sa panique surmontée rapidement, la population s’est très vite attelée à évaluer les dégâts. Et pour la première fois dans l’histoire de la guerre à Jezzine, le Conseil du Sud, à la demande pressante du député Samir Azar, a envoyé une délégation sur les lieux pour recenser les dommages: un mort à Aytoulé devant son domicile et 48 maisons et voitures endommagées. Le Conseil du Sud s’est engagé à indemniser les victimes et la population veut voir dans cette initiative un tournant dans ses relations avec l’Etat. D’ailleurs, les 120 obus n’ont pas modifié l’attitude de la population qui continue de souhaiter la protection de l’armée... Tout en sachant que ce n’est pas aussi évident qu’on ne le croit. «C’est certes une décision politique régionale, précise Abou Ajaj, car, pour notre malheur, nous sommes désormais au cœur d’une équation, mais ce n’est pas une raison pour laisser notre région se vider de cette manière, sans opération spectaculaire, mais au compte-gouttes, par désespoir et pour fuir l’asphyxie sociale et économique».

Un redéploiement
israélien
dans la région?

Les habitants rencontrés ne sont pas très tendres envers les membres des «Assises de Mar Roukoz». Certes, ils remercient l’abbé Slim pour son initiative au départ humanitaire, mais ils en veulent aux autres membres qui, affirment-ils, cherchent à régler leurs comptes politiques à travers la cause de Jezzine. Nabil Kattar, qui, au départ était favorable à la rencontre, car «elle a sorti le dossier de Jezzine des tiroirs» lui reproche de l’avoir fait entrer «dans le bazar politique interne, le transformant en matière à surenchère». Abou Ajaj, lui, se demande pourquoi la rencontre de Mar Roukoz a cru bon de faire appel à la Ligue maronite. «Pourquoi confessionnaliser notre cas?» interroge-t-il. «Nous sommes une région de coexistence. Roum est un village chiito-chrétien et notre région est entourée de chiites, de sunnites et de druzes». Enfin, selon lui, la rencontre de Mar Roukoz a eu pour résultat de diviser les députés de la région, au lieu qu’ils fassent front pour aider Jezzine.
Aujourd’hui, la tempête des dernières semaines semble s’être calmée, mais les habitants continuent à vivre dans la hantise des charges explosives. Ils espèrent que les contacts avec le Hezbollah permettront de mieux cibler les actes, car ce climat de peur n’a qu’un seul résultat: pousser inexorablement les gens à partir. La plupart des habitants ne sont plus convaincus de l’efficacité de l’ALS et ils laissent entendre que le général Lahd n’a qu’une envie: s’en aller et finir ses jours dans un coin tranquille. Selon certains, il accepterait même d’engager des pourparlers avec un simple officiel et non un responsable. A supposer qu’il soit libre de le faire... Quelques notables craignent même que l’ALS ne demande bientôt aux Israéliens de prendre en charge directement la sécurité de Jezzine. Pour eux, ce serait une régression, «une véritable catastrophe», disent-ils. Mais cette rumeur n’est-elle pas une nouvelle tentative d’amener l’Etat à composer?

Dans ce dossier particulièrement complexe, où des innocents sont pris entre deux feux, sans pouvoir clairement affirmer leurs préférences, où la guerre continue à faire ses ravages d’une manière sournoise et où Israël guette la moindre brèche pour déstabiliser de nouveau une cohésion encore bien fragile, l’Etat devrait pouvoir trouver les mots qu’il faut pour rassurer ses citoyens et leur montrer qu’en dépit des circonstances régionales, il se soucie de leur sort. Il doit aussi — surtout — leur donner les moyens de rester sur place afin que Jezzine et ses environs ne deviennent pas, un jour, un remords...

Scarlett HADDAD
Le cyclone est passé, mais Jezzine et ses environs ne respirent pas encore. Les places ombragées des villages tout en rondeurs ne résonnent pas de rires d’enfants et l’angoisse continue d’alourdir l’atmosphère, pourtant inhabituellement douce de ce mois d’août. Les quelque 4.500 habitants (sur les 70.000 en 1975) des 26 localités de la région se contentent de souffler un peu... en attendant la prochaine crise. Depuis des années — et plus précisément depuis 1985, date de l’exode des chrétiens de l’est de Saïda et de l’Iqlim el-Kharroub — ils vivent en suspens, emprisonnés dans une geôle qui se transforme de plus en plus en cauchemar, uniquement soucieux de survivre aux tempêtes. Agents de l’ennemi ou victimes de leur situation géographique? Dans cette région oubliée des possibilités de règlement...