«L’Etat est au-dessus du business», a lancé dimanche dernier Anatoli Tchoubaïs, l’un des deux premiers vice-premiers ministres du jeune gouvernement mis en place au printemps, avec l’ambition affichée de «faire le ménage» dans une économie russe livrée depuis cinq cas à la corruption, aux trafics d’influence et, en partie, à la mafia.
«Il est clair, a-t-il ajouté, que le capital actuel en Russie existe grâce aux réformes, grâce à l’action du président et du gouvernement. Si certains leaders du monde des affaires croient que cela leur donne une raison de déterminer la direction (de la politique), ils se trompent».
Sa déclaration fait écho à celle de Boris Nemtsov, son alter ego au gouvernement, qui dénonçait la semaine dernière «certaines personnes qui pensent qu’elles ont rendu un service à l’Etat, et que celui-ci doit pour cela s’acquitter d’une dette envers eux pendant toute leur vie».
M. Nemtsov s’attaquait directement au financier Boris Berezovski qui occupe le poste important de numéro deux du Conseil de sécurité russe. Un exemple typique du mélange des genres entre affaires et politique, qui prévaut en Russie.
«Il est mauvais qu’un homme qui fait des affaires bénéficie dès le départ de privilèges uniquement parce qu’il dispose d’un accès direct au sommet de l’Etat», avait ajouté M. Nemtsov.
La réponse de Berezovski a cinglé: «Les milieux d’affaires sont la pierre angulaire du gouvernement. Je considère que c’est une erreur stratégique de nier l’importance du point de vue des businessmen».
Le père de la
privatisation
M. Berezovski fait partie du groupe des hommes d’affaires les plus influents de Russie, qui ont mis leur argent au service de la réélection de Boris Eltsine, en juin 1996, lorsque les communistes menaçaient de reconquérir le Kremlin. Et qui en attendent une certaine reconnaissance.
Porte-étendards d’une croisade pour la transparence et le retour à des pratiques honnêtes, Tchoubaïs et Nemtsov ne sont pas non plus exempts de reproches.
Le premier, considéré en 1992 comme le «père» du programme de privatisations russes, a été accusé à l’époque d’avoir distribué à ses «amis» les plus beaux fleurons de l’industrie soviétique à des prix dérisoires.
Au second, on a reproché d’avoir favorisé, début août, le groupe Oneximbank — traditionnellement proche du pouvoir — dans la privatisation partielle de la compagnie de télécommunications Svyasinvest et du numéro un mondial du nickel, Norilsk.
Les concurrents d’Oneximbank ont évité les attaques directes contre Boris Nemtsov, mais la presse contrôlée par les grands financiers a tiré à boulets rouges contre lui.
Deux écoles s’affrontent, pour expliquer ce bras de fer au sommet de l’Etat. Pour d’autres, l’équipe de Boris Eltsine entame une nouvelle phase d’un processus lancé en 1992:«Le régime, à l’époque, a laissé le capitalisme se développer de façon anarchique, et souvent illégale, pour créer de la richesse et des concentrations de capital. Cet objectif atteint, ils tentent désormais de remettre de l’ordre», commente un banquier occidental en poste à Moscou.
L’objectif est double. Renflouer les caisses de l’Etat en percevant enfin les impôts des grandes sociétés et en tirant un maximum de profit des privatisations en cours. Rassurer les investisseurs étrangers, encore très frileux, en instaurant des règles civilisées dans le jeu économique.
Les méthodes mafieuses, pourtant, sont loin d’être éradiquées: la semaine dernière, le responsable des privatisations de Saint-Petersbourg a été abattu en pleine rue, probablement pour s’être mis en travers d’intérêts privés.
«Un meurtre d’intimidation», a admis Anatoli Tchoubaïs, ami personnel du défunt, assurant que le gouvernement, «en réponse, agira d’une façon encore plus ferme».


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