Dans le décor sobre d’une place de village avec fontaine, banc public et arbres décharnés, débarque cet «émigré» que mène dans un cabriolet un cocher bien malicieux avec un cheval hennissant, «Coco»... Arrivée impromptue, qui va provoquer désordres et déchirements au cœur de ce paisible hameau où l’on est bien chatouilleux en matière d’honneur... Car il s’agit bien d’honneur puisque cet «émigré» veut retrouver un fils «naturel» auquel il lègue, bien entendu, une fortune et le drame (abandon et oubli) d’une vie!... Toutes les femmes sont forcément accusées et les hommes bouillonnent de colère. Baril de poudre explosif qu’il faut soulever avec prudence avant de mettre les choses au clair. Succession de tableaux véhéments pour des conflits de couples mettant en doute la fidélité d’une femme. Interviennent aussi la cupidité et la vanité des hommes, car l’argent peut corrompre les cœurs les plus simples et les sentiments les plus purs... Belle leçon de sagesse, étrange fable où Schéhadé, à travers un verbe lumineux, retentissant et secret, livre sa vision de l’existence avec, en prime, la beauté diaphane d’une poésie enrobée d’un humour exquis.
Mais que dire lorsque le drame éclate, que la mort s’en mêle alors que cet inconscient de cocher s’était tout simplement trompé de village? Suave pied de nez de l’auteur aux faux semblants d’une trompeuse réalité...
Grâces soient rendues à la troupe de Kaspar Ypéguian où tout le monde a l’accent, le ton et le geste justes même si parfois l’on sombre dans une théâtralité mélodramatique appuyée. Et grâces soient aussi rendues à Varoujan Hadichian qui assure là une mise en scène vigoureuse respectant «l’atmosphère» schéhadienne faite d’un jaillissement pur empreint d’une grave retenue avec toutefois un mouvement d’ensemble trop lent, un tragique qui aurait dû être abordé avec plus de spontanéité...
La traduction excellente comporte toutefois des approximations peu conformes au style de l’auteur de «La soirée des proverbes». La musique, un peu sirupeuse, très Vangelis ou Yanni, était constamment présente à travers le flot des mots... Le souffle et les phosphorescences du verbe endiamenté de Schehadé sont pourtant mieux portés et perçus dans le silence...
Mais l’aventure de cet «émigré» ex-arménien demeure une merveilleuse découverte pour un large public et enrichit des vocables du pays de Barounian et de Siamento l’œuvre de l’auteur des «Violettes».
Ainsi la magie, la féerie schéhadienne glissent imperceptiblement dans la polyculture et ce «voyage» des mots ressemble bien à Mr. Bob’le qui dit: «Les voyages forment la jeunesse et déforment les chapeaux»...
Edgar DAVIDIAN


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