La difficulté tient à la personnalité même de l’homme. L’ai-je réellement bien connu en 23 ans de fréquentation? Mais cette difficulté tient aussi à une différence d’époque, de climat politique et moral. Ceux qui n’ont pas vécu cette époque-là peuvent difficilement se figurer ce qu’était alors le journalisme d’opinion, de polémique dont Georges Naccache était le plus redoutable représentant.
L’homme est, en tout cas, difficile à définir. Je m’y essaierais pourtant en aussi peu de phrases que possible.
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Ingénieur de formation, il a présidé, dans les années 60, le Conseil exécutif des grands projets de Beyrouth qui lui doit le tracé des grands axes routiers actuels. Plus tard, le ministère des Travaux publics lui fut confié. Il y accomplit un travail méthodique où il semblait parfaitement à l’aise comme s’il était heureux d’y retrouver sa jeunesse et un véritable goût pour l’action concrète.
Nourri de culture française et familier de la société parisienne, il a été ambassadeur à Paris en 1967, au moment de la «guerre des six jours», à propos de laquelle De Gaulle avait pris une poisition courageuse et retentissante, décrétant un embargo sur les pièces de rechange de l’aviation israélienne et sur les armes. Dans cette seconde fonction, Georges Naccache a paru tout aussi à l’aise que dans la première, comme s’il y retrouvait son milieu naturel.
S’il a bien réussi dans ces deux missions, son titre de gloire demeure, cependant, le journalisme. Il a été, pendant une carrière de près d’un demi-siècle, le journaliste le plus lu, le plus influent, le plus discuté du Liban, du Proche-Orient aussi. Un article de Georges Naccache retentissait comme un coup de tonnerre dans le ciel libanais.
Dire cela n’est, sans doute, qu’une banalité pour ceux qui ont vécu cette atmosphère de la république sous Mandat et de la République des premières années de l’indépendance. Mais les générations actuelles l’ignorent et il n’est pas sûr qu’elles soient prédisposées à goûter le sel et à saisir la portée des polémiques de cette lointaine époque. Et cela, pour deux raisons: culture d’abord, la langue française n’est plus au Liban ce qu’elle était; politique ensuite, les acteurs ne sont plus culturellement, socialement de la même trempe que ceux du passé; il n’ont ni la même sensibilité, ni la même éducation politique.
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Il serait vain de définir politiquement Georges Naccache. Comme pour tout homme doué d’une très vive intelligence, sa vision politique s’est modifiée avec le temps et le changement des données. C’était le contraire d’un doctrinaire, d’un idéologue ou d’un sectaire.
Devant l’évolution de la situation du Proche-Orient, il s’était convaincu de la nécessité pour le Liban d’être en harmonie avec son environnement parce que ce pays ne devait jamais oublier qu’il est d’abord un pays de commerce. Pour lui, ce Liban devait demeurer un lieu de rencontre, de libre-échange dans tous les sens du terme, aussi bien échange culturel que matériel.
L’exercice de toutes les libertés était le fondement de son attachement à ce pays. Mais il y voulait aussi plus d’ordre et de discipline dans la gestion des affaires publiques, sinon une stricte moralisation à ses yeux utopique dans ce «bazar au bord de l’eau», selon le mot d’un observateur étranger que Georges Naccache citait.
Ce besoin d’ordre expliquerait peut-être son adhésion à la politique du général Fouad Chéhab en qui il voyait un sage perdu parmi des politiciens affairistes, mais qui savait se faire respecter aussi bien sur le plan intérieur que dans ses rapports avec ses partenaires arabes.
Georges Naccache avait trouvé dans cette politique un motif d’espoir. Et c’est la seule politique à laquelle il ait apporté une collaboration active en participant à un gouvernement.
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Durant les vingt-trois années où je l’ai connu, il ne m’est jamais apparu comme un homme de parti. S’il l’avait été par le passé, il avait, depuis, repris sa liberté de jugement. C’était essentiellement un journaliste sans idées préconçues, sans préjugés, entièrement consacré à sa profession, à son plaisir d’écrire, avec une parfaite ouverture d’esprit et un attachement viscéral à un pays dont il avait mesuré, mieux que quiconque, la douceur de vie.
J’oserais même dire que, dans ce sens, il avait une âme de poète plus que de politique, comme en témoignent d’ailleurs ses véritables amitiés.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, cet homme se distinguait par sa simplicité, une extrême sensibilité, sa discrétion et sa délicatesse, voire une certaine pudeur dans l’expression de son amitié. Son exigence de rigueur dans l’exercice de sa profession s’alliait à un respect total de la liberté de ses collaborateurs.
Il était profondément humain. Il a été aimé et respecté par les plus humbles qui lui ont montré une fidélité et un dévouement illimités durant sa cruelle épreuve de 1949 quand il avait été mis en prison pendant trois mois, avec une suspension du journal pour six mois qui pouvait alors conduire à la ruine. Il en est sorti grandi. Et les années qui ont suivi cette épreuve devaient voir le développement de «L’Orient», sa prospérité unique dans les annales de la presse de l’époque et bientôt la création d’un grand quotidien de langue arabe, le «Jaryda», couplé avec «L’Orient».
Avec Georges Naccache, ce fut une longue et belle aventure.


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