Inexorable, la lente agonie des brasseurs allemands ne date pas d’hier, mais le processus s’est accéléré au rythme de 25 fermetures par an en moyenne depuis 1991.
La pression est telle que même la Bavière (sud-est), région reine de la mousse avec plus de la moitié des 1.234 brasseries du pays (une pour 17.000 habitants), n’échappe pas à la crise.
A Munich, où la bière se boit dans des bocks contenant jusqu’à 2 litres, deux des grandes brasseries historiques de la ville, Loewenbrau et Spaten, ont conclu en avril un accord de coopération… après presque 600 ans de concurrence acharnée. Limitée pour l’instant à la logistique, cette alliance de l’emblème du lion avec celui de la petite pelle rouge voisine était impensable dans les années 70. «Quand les temps deviennent plus durs, on est contraint à des solutions dictées par la raison», explique Jobst Kayser-Eichberg, patron de Spaten et marié à une Sedlmayr, la famille propriétaire.
M. Kayser-Eichberg évalue à plus de 20 millions d’hectolitres la surcapacité annuelle du secteur, sur 114,5 millions brassés en 1996. Sachant que plus de 80% des brasseries produisent moins de 50.000 hl par an, une conclusion cruelle s’impose: l’Allemagne produit trop de bière mais, surtout, elle en boit de moins en moins. Champions du demi avec les Tchèques, les Allemands réduisent leur consommation: 132 litres par personne en 1996, dix de moins qu’en 1991 et loin du record de 1976 (151 l).
Brassée à l’origine dans les monastères, où pendant le carême, seul boire était permis, la bière est victime aujourd’hui de ses calories qui répugnent au buveur attentif à sa ligne. Le consommateur est aussi plus regardant à la dépense. Pire, avec le chômage et la morosité économique ambiante, il sort moins au restaurant ou dans les traditionnels «jardins à bière» (Biergarten), là où les brasseurs vendent avec la plus forte marge commerciale.
Conséquence, la concurrence pour défendre des parts de marché déjà émiettées est devenue sauvage. Tellement que les marques étrangères ne s’y risquent pas (à peine 2,3 millions hl en 1996).
Dans les magasins, le prix des canettes est tellement cassé que les petites et moyennes brasseries ne peuvent pas suivre. Nerf de la guerre, les investissements publicitaires ont plus que doublé en cinq ans à 850 millions de marks (500 millions de dollars) en 1996, selon l’institut Nielsen.
Les plus gros rachètent les plus petits pour les éjecter du marché comme Hohen Aschau en difficulté, rachetée par Loewenbrau en 1990 et fermée deux ans plus tard.
Leur emplacement fait des brasseries centenaires, souvent en plein centre-ville, des proies particulièrement tentantes ou renforce la propension des propriétaires de céder au plus offrant pour encaisser une forte plus-value immobilière comme à Ratisbonne. «La brasserie Thurn und Taxis a été revendue à Paulaner par la comtesse Gloria parce qu’il y avait plus d’argent à gagner avec le terrain qu’avec la bière», déplore la secrétaire locale du syndicat de branche (NGG), Claudi Fabian. Depuis le 31 mars, la Thurn und Taxis n’est plus brassée. Les machines ont été déménagées. Dernier vestige: un répondeur téléphonique.
D’autres s’efforcent d’innover: ainsi, Gerd Borges, brasseur à Marktoberdorf, en Bavière, a lancé «une bière érotique», mélangée à du sperme de taureau, la Landora verte. Sur la foi d’une étude de marché poussée, précise-t-il, sans révéler le montant des ventes.


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