Quand on lui demande de définir son idéologie, Tony Blair, 43 ans, répond d’instinct: «Je suis un homme moderne». «Je suis de ma génération, qui a grandi à l’écart du clivage simplificateur droite-gauche du siècle passé», explique celui qui a fait gagner les travaillistes, pour la première fois depuis 1974.
«Moderne», l’épithète était déclinée à 126 reprises dans son programme électoral personnalisé à l’extrême, où l’on cherchait en vain le vocable «socialiste». «Ce qui compte, c’est ce qui marche», dit M. Blair.
Depuis la mort de son prédécesseur à la tête du Labour, John Smith en 1994, M. Blair n’a rien laissé au hasard pour servir ses ambitions. Il a muselé la gauche du parti, les syndicats et repris sans vergogne la quasi-totalité des idées économiques des conservateurs, sans jamais renier l’héritage de Margaret Thatcher.
Sa facilité à s’exprimer à la télévision tranche avec un relatif malaise dans le contact direct avec les foules. M. Blair, issu de la bourgeoisie britannique, préfère manifestement les techniques modernes de communication aux campagnes de proximité.
Pour faire plus populaire, néanmoins, M. Blair s’affiche «fan» d’un club de football, le Newcastle United.
Cible: le «Sierra Man»
Adepte du marketing politique américain, souvent comparé à Bill Clinton, il cible le «Sierra Man»: l’homme de classe moyenne, qui roule en Ford Sierra et détient la clef de toute victoire électorale.
Elu député de Sedgefield (nord-est) à l’âge de 30 ans, M. Blair est alors considéré comme un tendre. Son ascension au cabinet fantôme est fulgurante: secrétaire d’ Etat au Trésor en 1984, au Commerce et à l’Industrie (1987-88), à l’Emploi (92-93) puis ministre de l’Intérieur en 1993, il invente la formule choc: «dur contre le crime, dur contre les causes du crime».
Et d’expliquer à ceux qui le soupçonnent d’abandon des «valeurs de la gauche»: «C’est uniquement en remportant des élections que nous pourrons espérer agir en faveur des pauvres et des sans-abri».
Après son OPA sur le parti à la mort de John Smith, le «Nouveau Labour» se range derrière l’homme providentiel qui s’entoure d’une équipe apparemment soudée, dont les rivalités ont été mises en sourdine face à l’objectif suprême d’accéder de nouveau au pouvoir.
L’homme privé est plutôt discret. Né à Edimbourg, Ecossais sans accent («arbre sans racines», disent les tories), Anthony Charles Lynton Blair reprend le flambeau de son père Len, juriste et conservateur, frappé d’une crise cardiaque qui annihile ses ambitions politiques. Le fils doué mais turbulent est envoyé à Fettes, le plus huppé des collèges privés d’Ecosse, «le Eton en kilt» où il s’initie au français et à l’Europe. Il se spécialisera à Oxford dans le droit du travail et des affaires industrielles.
La famille Blair vit à Islington, quartier londonien de la «gauche caviar». Brillante avocate, son épouse Cherie a bien l’intention de poursuivre sa carrière.
M. Blair a fait la course en tête dans les sondages, mais désormais, à Downing Street, il va devoir démontrer qu’il peut adoucir les rigueurs d’une société anglaise inégalitaire, parfois impitoyable pour les plus faibles. Et qu’il peut par exemple améliorer l’éducation et la santé sans dépenser un penny de plus, comme il s’y est engagé.


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