Joanna Trzeciak a joué aux Etats-Unis où elle a donné en outre des cours dans les universités d’Arizona et de Tucson. Elle a à son actif de superbes enregistrements de Chopin mais aussi de Hummel, élève de Mozart, que Chopin appréciait beaucoup.
A l’Assembly Hall, Joanna Trzeciak a opté pour du Schubert et du Chopin. Du meilleur. Geste honorable: les recettes de ce concert iront à deux associations de lutte contre le sida.
Lumineux impromptus de Schubert (op.90 No 2-3-4) introduisant toutes les ressources du piano forte, de coupe classique mais de forme assez peu rigoureuse. Belles pages teintées d’un discret romantisme et dont la tonalité de base est le «la majeur».
Loin de la malice de Haydn, de la légéreté de Mozart, du sens dramatique de Beethoven, le charme du discours de Schubert reste entier car il est empreint d’une générosité infinie et d’un lyrisme contenu.
Exubérante, habitée d’un rêve véhément, d’une «errance» bienheureuse est cette «Wanderer Fantaisie» (op.15) avec ses trois mouvements nerveux, impétueux, torrentiels. Partition riche évoquant des paysages somptueux, une nature sauvage, déchaînée et une palette de sentiments contradictoires oscillant entre la tourmente et la félicité. Quête peuplée d’une cascade d’arches sonores, d’une pluie diluvienne d’arpèges liquescents. Pour cette pianiste qui appartient au cercle privilégié des «spécialistes» de Fréderic Chopin et qui donne des récitals dans la demeure familiale du compositeur à Zelazoua Wola, à une cinquantaine de kilomètres de Varsovie, il était important de restituer pour les mélomanes libanais un brin de cette atmosphère de recueillement, de ferveur, de partage d’une même passion. Et voilà un beau panaché, beau comme un feu d’artifice des œuvres de Chopin. Ouvrant le cortège est cette «Polonaise» op.40, solennelle, lourde de vie, frémissante de passion contenue qui, sans variation de rythme impétueux, garde tout au long de son développement une allure martiale. «Une originalité qui ne s’était encore jamais rencontrée...» tel était le jugement d’Elsner professeur à l’époque de Chopin qui venait d’écouter, médusé, pour la première fois ce «Rondo» op.1 qui exprime à profusion et en toute liberté la nature d’un jeune rêveur au tempérament de feu.
Viennent ensuite 4 mazurkas (op.68 No. 1-2-3-4) empruntant avec grâce le rythme de la «mazoure» cette danse populaire polonaise dont Schumann disait d’ailleurs à juste titre: «Ce sont des canons sous des fleurs». Tournoyante, ondulante, se répandant en concises cette «Fantaisie-impromptu» op.66 avait l’allure d’une toupie folle emportée dans le tourbillon d’un irrépréssible mouvement giratoire... Chromatismes éblouissants sur fond d’une vélocité démente...
Des dix-neufs nocturnes, Joanna Trzeciak a opté pour l’op.9 No.2. Rêveuses, diaphanes, alanguies, clignotantes comme des lucioles dans un firmament de velours, les notes s’éparpillent en douceur en grappes sonores comme une poudre d’ailes de papillons emportée par une brise vesperale... Et pour terminer l’exploration de cet univers enchanté, la troisième «ballade», cette narration que Chopin a «inventée» pour mieux servir son inspiration vagabonde et sa technique sans frontière. Narration soyeuse qui ne cherche ni à décrire ni à suivre fidèlement un propos quelconque. Pure promenade de l’esprit où toute l’étendue du piano est utilisée. Et quand dans un soupir, la dernière note s’en est allée mourir là-haut, dans les voûtes de l’Assembly Hall, la salle a mis un certain temps pour réagir... Comme le refus de se soustraire brusquement à un songe merveilleux.
Edgar DAVIDIAN


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