Au lendemain des événements de 1860, Ernest Renan devait être appelé, aux termes d’un arrêté émanant de l’empereur Napoléon III, à entreprendre une «mission à titre gratuit ayant pour objet des recherches épigraphiques et archéologiques en Palestine et en Syrie». Les résultats de cette entreprise, facilitée par l’assistance du corps expéditionnaire français commandé par le général de Beaufort d’Hautpoul, devaient être consignés en 1864 dans une œuvre monumentale intitulée «Mission de Phénicie» qui reste de référence.
Mallat brosse, avec force détails, le but, l’organisation et le déroulement de la mission. Il évoque notamment le séjour d’Ernest Renan et de sa sœur Henriette chez les Zakhia, qui mirent à leur disposition leur résidence familiale à Amchit. C’est à partir de ce port d’attache, où il reçut pour quelques mois sa femme Cornélie, que Renan rayonna vers Byblos, Beyrouth, Sidon, Tyr, Oum el-Awamid, Baalbeck, Afka, Machnaqa et Ghazir, ainsi que vers d’autres localités, à la recherche des vestiges de l’antique Phénicie. En cela, il était assisté par sa sœur Henriette, qui fut une véritable égérie dévouée et perspicace.
Dans le chapitre qu’il lui consacre, Mallat évoque toute l’attention qu’elle accordait aux travaux de son frère, tout le zèle qu’elle mettait à le conseiller et à le relire. A Ghazir, ce fut à ses côtés qu’aidé de l’Evangile et des écrits de Flavius Josèphe, il rédigea les premières pages de la «Vie de Jésus» qui devait inaugurer son œuvre sur l’«Histoire des origines du christianisme» et susciter une cascade de polémiques. «Ce livre, lui dira-t-elle, je l’aimerai parce que nous l’avons fait ensemble».
Mais ces moments d’intense labeur et de sérénité s’avéreront éphémères, Henriette devant succomber, faute de sulfate de quinine, à un fort accès de fièvre (malaria?) qui venait de la terrasser. L’ouvrage reproduit la description de ces instants poignants et la douloureuse agonie d’Henriette, telle qu’elle est consignée dans la correspondance de son frère. Pour lui éviter les «tristes cimetières» de Tréguier, «qui lui faisaient horreur», ce dernier dut se résoudre à l’enterrer dans le caveau familial que lui offrirent les Zakhia à Amchit, «près d’une jolie chapelle et à l’ombre de beaux palmiers». Ainsi, se trouva-t-il rasséréné de la savoir reposer «dans la terre d’Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes». La tombe d’Henriette ne tarda pas à devenir progressivement un lieu de pèlerinage qui attira des écrivains français de passage au Liban. S’y recueillirent, successivement, Maurice Barrès, Henry Bordeaux, Jérémie et Jean Tharaud, Pierre Benoît, etc..
Un chapitre spécial est consacré aux relations de Renan avec la Compagnie de Jésus et plusieurs autres brossent des portraits rapides de ses principaux collaborateurs lors de sa mission au Liban.
Mallat conclut en faisant ressortir l’importance de l’impact que la «Mission de Phénicie» devait avoir sur les futures générations d’archéologues. «N’était Renan, remarque-t-il, les recherches archéologiques en Orient auraient été ajournées pour, sans doute, plusieurs décennies». Il relève, enfin, l’influence de la phase libanaise sur la vie scientifique et intellectuelle du savant, phase qui le mit en contact physique avec les sites que Jésus a parcourus et le lieu d’expansion du christianisme. Sans cette influence, note-t-il, la rédaction de l’«Histoire des origines du christianisme» «n’aurait sans doute pas été ce qu’elle a été, et bon nombre de pages, sublîmes d’émotion et de sensibilité, n’auraient pas bercé la mémoire des générations».
Rédigé dans un style élégant et alerte, l’ouvrage de Mallat est agrémenté de photos inédites représentant le portrait de Renan dédicacé en langue arabe à ses hôtes, l’écritoire et le couvert du savant ainsi que le caveau d’Henriette à Amchit et l’épitaphe qui y est apposée.
Henri AZAR


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine