Ils étaient emprisonnés, épiés sans relâche par une armée de mouchards — 500.000 informateurs pour une population de 17 millions d’habitants — ou ont découvert après coup qu’un parent, un ami, les avait espionnés. Dans tous les cas, le passé a laissé des traces douloureuses.
«Nombre d’entre eux souffrent encore de troubles du sommeil, de tendances paranoïdes de toutes sortes», explique le psychanalyste Klaus Behnke, qui a créé à Berlin un centre d’assistance pour les victimes de la Stasi. «Ils s’imaginent que leurs anciens bourreaux vont revenir, ont peur de prendre un bus, de s’aventurer dans la rue», raconte M. Behnke. D’autres ont toujours l’impression d’être observés ou suivis.
De fait, la Stasi s’est acharnée avec une précision sans égale à détruire psychologiquement ses adversaires. Un couple d’opposants reçut ainsi pendant des mois des centaines de visites pour des petites annonces que la Stasi passait soigneusement en son nom dans les journaux.
Objectif atteint
Réduites à l’isolement dans une cellule, coupées de leurs proches par les méthodes les plus perfides, les victimes de la Stasi se sont habituées lentement à l’idée qu’elles n’avaient plus leur place dans la société.
Un patient de M. Behnke, retenu pendant douze ans dans les geôles de la Stasi, reste aujourd’hui incapable de s’assumer, ne serait-ce que pour des démarches administratives. «La Stasi a atteint son objectif, il a toujours l’impression d’être un moins que rien», ajoute le psychanalyste.
Avec la réunification, d’anciennes victimes de la Stasi, qui semblaient avoir fait le vide dans leur mémoire, ont aussi été rattrapées brutalement par leur passé.
M. Behnke cite ainsi le cas d’une Allemande de l’Est, universitaire, qui avait fini par être «vendue» à la RFA contre devises fortes après avoir purgé deux ans de prison pour «tentative de fuite».
«A l’Ouest, elle a bien réussi, au sens «bourgeois» du terme. Et puis, subitement, avec la chute du Mur, tout a basculé: elle a désormais du mal à travailler, ne peut plus dormir, souffre de troubles cardiaques», relève-t-il.
Cette personne a sans doute refoulé pendant des années des sentiments très forts de haine et de colère, qui ont brusquement resurgi, estime-t-il. M. Behnke, 45 ans, peut d’autant mieux comprendre ses patients qu’il a lui-même eu affaire à la Stasi comme citoyen de la RDA.
«Je suis désolé»
Médecins et psychanalystes sont souvent démunis devant ces troubles post-traumatiques qui restent mal appréhendés. Pionnier dans ce domaine, le centre de Klaus Behnke essaie d’ailleurs de mettre en place un réseau de spécialistes qui puissent mieux prendre en charge ce type de patients.
Les victimes sont souvent confrontées quant à elles à l’indifférence de la société. «Je ne connais aucun pays qui, après une dictature, se soit attardé sur son passé et ait été attentif à ses victimes», souligne M. Behnke.
Personne n’a en fait envie d’entendre le récit de ce que d’autres ont pu endurer. «Les victimes vous renvoient à vos propres faiblesses, c’est difficile à supporter», estime-t-il. Les histoires d’anciens agents sont beaucoup plus fascinantes pour le public.
Pour les coupables en effet, la partie est beaucoup plus facile. «C’est bien plus simple de dire: je regrette ce que j’ai fait, je suis désolé», explique M. Behnke. Comme les anciens bourreaux nazis, ils extériorisent en quelque sorte leur conscience en renvoyant la responsabilité sur les chefs.
Le parallèle avec les victimes du nazisme est d’ailleurs tentant à plus d’un titre. Là aussi, personne n’a voulu écouter leur histoire après 1945. «Dans la psychanalyse, la discussion sur les victimes du nazisme ne fait que commencer, avec la génération des enfants», souligne M. Behnke.


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