Le président libanais Joseph Aoun au palais présidentiel de Baabda, le 22 octobre 2026. Photo diffusée par la présidence libanaise
Le gouvernement libanais a décidé de ne pas se prononcer immédiatement sur le renvoi devant la Cour de justice l’affaire des explosifs saisis à Dahr el-Baïdar, préférant attendre les conclusions définitives de l’enquête. Selon nos informations, cette formule aurait été proposée par le président de la Chambre, Nabih Berry, dans le cadre de concertations politiques visant à éviter une confrontation au sein de l’exécutif. Cette décision a provoqué le retrait des ministres des Forces libanaises de la séance du Conseil des ministres.
Le dossier porte sur une cargaison de plusieurs centaines de kilos d’explosifs interceptée le 5 octobre alors qu’elle était transportée en direction de la banlieue sud de Beyrouth. C'est le ministre de la Justice, Adel Nassar, qui a demandé le renvoi de l’affaire devant la Cour de justice, une juridiction pénale spéciale compétente pour les crimes portant atteinte à la sécurité intérieure ou extérieure de l’État.
Selon nos informations, des juges ont indiqué au président de la République, Joseph Aoun, au président de la Chambre, Nabih Berry, et au Premier ministre, Nawaf Salam, qu’un renvoi immédiat devant la Cour de justice pourrait nuire au bon déroulement de l’enquête à ce stade. M. Salam et M. Nassar insisteraient toutefois pour que l’affaire soit renvoyée devant cette instance une fois l’enquête achevée.
Cette position a provoqué le retrait des ministres des Forces libanaises de la séance. Le ministre des Déplacés et de l’Intelligence artificielle, Kamal Shehadi (FL), a confirmé à L’Orient-Le Jour qu’« une décision avait été prise avant la séance par le président de la République et le Premier ministre de ne pas franchir ce pas ». Son collègue de l'Industrie a abondé dans le même sens :
« Il n’est pas possible d’attendre la poursuite des enquêtes : la partie impliquée s’est elle-même désignée coupable », a déclaré Joe Issa el-Khoury en référence au Hezbollah qui a affirmé que les explosifs lui appartenaient. « Nous avons présenté un tableau recensant des affaires renvoyées dans le passé devant la Cour de justice un ou deux jours seulement après les faits, alors que trois semaines se sont écoulées dans cette affaire », a-t-il dénoncé.
« Le dossier ne sera jamais clos »
Adel Nassar, lui, a affirmé qu’il continuerait à soulever la question de la cargaison d’explosifs à chaque réunion du Conseil des ministres. « Le simple fait de stocker ces matières dans des zones habitées constitue une atteinte à la sécurité nationale, a-t-il déclaré. Nous condamnons avec la plus grande fermeté toutes les agressions israéliennes, mais cela ne justifie ni le stockage de C4 (un explosif puissant, ndlr) ni le fait de se lancer dans des opérations militaires en dehors du cadre de l’État ». « Le dossier de la cargaison d’explosifs n’a jamais été, et ne sera jamais, clos », a pour sa part assuré le ministre de l’Information Paul Morcos.
« Escalade ou une explosion » régionale
Lors de son intervention devant les ministres, le président libanais Joseph Aoun a réaffirmé son soutien aux forces de sécurité, qu’il considère comme « l’épine dorsale de l’État et son principal pilier ». Il a salué leurs efforts pour maintenir l’ordre dans les différentes régions du pays, notamment en luttant contre le terrorisme, le trafic de stupéfiants et d’armes, ainsi que la criminalité, malgré les pressions économiques.
Joseph Aoun a également salué la position du président de la Chambre, Nabih Berry, notamment concernant l’armée libanaise, qu’il considère comme une « ligne rouge », ainsi que son attachement à la préservation de la paix civile et à l’ouverture au dialogue et à l’entente. Ces derniers constituent, selon lui, « le meilleur moyen de protéger et de sauver le Liban ».
Le chef de l’État a par ailleurs mis en garde contre une possible aggravation des tensions régionales, exprimant l’espoir que la situation ne dégénère pas en une « escalade ou une explosion ». Il a appelé les différentes parties libanaises à faire preuve de « sagesse, de conscience et de retenue », afin d’empêcher les tensions régionales de se répercuter sur le Liban, qui « subit déjà de lourdes conséquences économiques ». Il a enfin souligné la responsabilité des ministres et des responsables politiques, appelés à agir avec discernement pour épargner au pays « tout choc lié à une éventuelle aggravation de la situation dans la région ».
« Rien ne saurait primer sur la sécurité du pays »
De son côté, Nawaf Salam a réaffirmé le principe du monopole des armes par l’État et l’exclusivité de celui-ci dans les décisions de guerre et de paix, estimant que ces principes « ne sont plus sujets à débat ». « Le monopole des armes par l’État est au fondement même de l’existence de l’État, de sa Constitution et de ses lois », a déclaré M. Salam, citant notamment le Code pénal, la loi sur la Défense nationale, l’accord de Taëf, la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU et la déclaration de cessation des hostilités de novembre 2024.
Le chef du gouvernement a précisé que « les seules institutions autorisées à porter des armes au Liban étaient l’armée libanaise, les Forces de sécurité intérieure (FSI), la Sûreté générale, la Direction générale de la Sécurité de l’État, les Douanes libanaises et la police municipale ». Ces dispositions figurent « dans le texte original de la déclaration de cessation des hostilités, approuvée par le précédent gouvernement et réaffirmée par le gouvernement actuel dans sa déclaration ministérielle, sur la base de laquelle il a obtenu la confiance du Parlement, ainsi que dans ses décisions ultérieures », a-t-il insisté. « Le Hezbollah est tenu de respecter ces principes, dont il a lui-même affirmé à plusieurs reprises accepter le contenu, ni plus ni moins », a-t-il martelé,
Le Premier ministre a ensuite réaffirmé que « l’État n’a aucun partenaire dans la décision de guerre et de paix », un principe inscrit dans la Constitution et repris dans la déclaration ministérielle de son gouvernement, ainsi que dans plusieurs décisions du Conseil des ministres. « Il n’est pas inutile de le rappeler, après tout ce que le peuple libanais a subi comme conséquences du fait d’avoir été entraîné unilatéralement dans des guerres, en dehors des institutions constitutionnelles », a-t-il déclaré. M. Salam a également rappelé que le gouvernement avait demandé à l’armée d’élaborer un plan pour mettre en œuvre le monopole des armes par l’État. « Personne, quelle que soit sa position, n’a qualité ni compétence pour revenir sur cette décision, hormis le Conseil des ministres », a-t-il souligné.
M. Salam a estimé que le stockage ou le transport d’armes par des parties qui ne sont pas habilitées à le faire constituait une violation des principes énoncés, des lois en vigueur et des décisions du Conseil des ministres. Il a également dénoncé les risques que ces pratiques font peser sur la sécurité publique et les citoyens, et appelé à un suivi sécuritaire et à des poursuites judiciaires afin que les personnes impliquées se voient infliger « les peines les plus sévères prévues par la loi ». « Personne ne peut nous imposer d’autres limites que celles fixées par la loi. Rien ne saurait primer, à nos yeux, sur la sécurité du pays et celle des citoyens », a-t-il ajouté.
Arabie, Qatar et électricité
Sur le plan régional, le chef de l’État a réaffirmé la solidarité du Liban avec l’Arabie saoudite face aux attaques qui la visent et à toute menace contre sa souveraineté et sa sécurité. « Des contacts sont en cours avec Riyad en vue de la reprise des liaisons aériennes et du retour des touristes saoudiens au Liban », selon le communiqué.
Joseph Aoun a enfin remercié le Qatar pour ses efforts en faveur du secteur énergétique libanais. À ce sujet, M. Salam a indiqué au gouvernement avoir réalisé, avec le ministre de l’Énergie, « des progrès considérables » dans les discussions avec la partie qatarie au sujet de l’offre-cadre visant à remédier à la crise de l’électricité. Il a annoncé qu’une séance du Conseil des ministres serait consacrée exclusivement à ce dossier au cours des deux prochaines semaines.
M. Aoun a aussi appelé à faire avancer le projet de loi « Liban Telecom » pour libéraliser le secteur des télécommunications et améliorer son efficacité. Cette restructuration doit constituer l'une des principales étapes de la réforme avant l'ouverture progressive du secteur à la concurrence. Le président a aussi plaidé pour l’organisation d’une élection législative partielle afin de pourvoir le siège grec-orthodoxe vacant dans la Békaa-Ouest, à la suite du décès du député Ghassan Skaff.


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11 h 04, le 23 octobre 2026