D.R.
La Cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne » de Benoist de Sinety, Grasset, 2026, 158 p.
Point n’est nécessaire d’être catholique, ou même croyant, pour lire ce livre dense, et qui trace une ligne de partage importante. Benoist de Sinety, prêtre en France depuis 1997, a vécu au plus près, de par ses fonctions et sa mission, les trente années qui se sont écoulées depuis son ordination, et qui ont été riches d’interrogations et de transformations sociales et politiques. Alors qu’en France pendant les années de croissance économique, et de projet gaullien, l’industrie a fait appel aux travailleurs étrangers, et pour ceux venus du Maghreb et d’Afrique, les conditions de vie étaient souvent pitoyables, la déconsidération, accompagnée de l’invective raciste courante, n’appartenait pas à un ordre audible de la parole politique, sauf pour certains partis extrémistes, longtemps négligeables. Depuis quelques années, ce mépris et cet avilissement des autres sont devenus des marqueurs politiques. Benoist de Sinety rappelle que ce n’est pas seulement un désordre de la parole : cette débâcle de la pensée affecte l’existence même des sociétés, et met en cause la voix de l’Église au sein de celles-ci. On est en droit d’estimer que ce sont même les versants des différentes croyances religieuses qui sont affligés par ces ravages, comme le rappellent de nombreux penseurs. Ce livre est une charge contre la pensée médiocre et c’est aussi une démonstration pour recréer l’impératif du discernement. Et l’auteur n’hésite pas à se confronter aux scandales à répétition ni au discrédit qui touche l’institution. Mais aussi, nul ne saurait passer sous silence la présence du sceau de l’Église dans la société et les cultures en Europe, et en France, et c’est depuis ce point de vue que cet essai nous parvient. Mais aussi, il remonte les temps, et contre les falsificateurs de l’histoire, il écrit des pages intenses, notamment sur les héros de la Résistance contre l’occupation nazie, comme sur les réalités des colonisations. C’est l’actualité de la laïcité qu’il interroge.
Pour l’auteur, cependant, la dilution, voire la dissolution dans des passions banales, de la référence à l’Église catholique en France a facilité la diffusion d’un « imaginaire religieux déconnecté de la source à laquelle il prétend se rattacher ». Dans l’exigence, parfois violente, de la tradition ouverte par le concile de Trente (1545-1562), il constate que celle-ci ne vaut à peine plus qu’un fantasme, « un monde ancien qui n’a en fait jamais existé », et la description qu’il en fait, même rapide, est assez parlante. La focalisation sur des questions liturgiques contraint la réflexion sur un constat majeur : « Le catholicisme français depuis plus d’un siècle s’adosse à un conformisme bourgeois qui n’est jamais tant effrayé que par le changement. » Et le prêtre de rappeler : « Or l’Évangile est changement. » Le refus du changement va de pair avec le refus du parti pris, depuis Vatican II, de l’exigence démocratique par l’Église. Nous savons que cette décision rencontre des résistances, et depuis soixante-dix ans, des « temps des prémices pour une acceptation de la démocratie comme mode légitime de gouvernement des peuples ». Il n’empêche : les courants (néo)réactionnaires, tel celui représenté par le vice-président étasunien Vance, poursuivent ce songe sinistre de « la dépossession assumée du corps civique au profit d’une autorité verticale, stable et incontestable ». C’est l’idéologie de la forteresse, du remplacement, du virilisme comme de l’avilissement des femmes. Et des autres. Ses tenants ne cherchent plus à convertir mais à exclure, à maudire, à faire taire. Ce que dénonce Benoist de Sinety, c’est que ce dessein soit porté par un monde prétendument catholique : « Le christianisme est invoqué par des partis ou des régimes qui agissent en contradiction frontale avec l’Évangile, qui inversent de façon éhontée ce qu’enseigne le message du Christ. » Les autres religions ne sont pas en reste, prises elles aussi dans ces contradictions et ces impostures. Et face à l’entrisme des milieux d’affaires dans l’institution, par l’intermédiaire des réseaux et des médias qu’ils contrôlent, de Sinety rappelle que le rapport au pouvoir, à l’argent, à une prétendue identité fondée sur l’exclusion, est une tentation permanente de l’Église, depuis longtemps. Nous le savons, croyants et non croyants, que face à cette tentation, ce que dénonce l’Évangile sans relâche, c’est l’absence de discernement, absence qui fait perdre le sens et oublie la seule exigence qui vaille, celle de rendre habitable un monde où les miséreux ne soient plus maltraités en indignes.
On en convient, Benoist de Sinety réunit les qualités de l’écrivain qui a l’altérité comme ligne de conduite, et son livre est nécessaire.