Critiques littéraires

Nadine Roumieh, la mémoire au cœur et au corps

La Dette traversée de Nadine Roumieh, Éditions Dergham, 2026, 211 p.

Quand son cœur a lâché et que le responsable des urgences de l’Hôpital américain de Beyrouth lui a annoncé qu’elle avait « cinquante pour cent » de chances de survivre, Nadine Roumieh s’est dite « prête à partir », avant de lui dicter son testament puis d’être emmenée au bloc opératoire. Une pensée pragmatique, sinon un réflexe instinctif malgré la douleur atroce : ne pas partir en laissant derrière soi des comptes à régler, encore moins une « dette », supplémentaire et silencieuse, en héritage.

Dans La Dette traversée, paru fin juillet aux éditions Dergham, Nadine Roumieh, issue d’une famille de la région de Zgharta-Ehden, au Liban-Nord, ne raconte pas une mémoire, mais plusieurs, qui s’entremêlent : celle de l’enfant, de la fille, de la femme ; celle des aïeuls et de la lignée familiale ; celle du Liban, aussi. À ces strates intimes et collectives s’ajoute une autre mémoire, plus souterraine : celle des blessures, des non-dits et des héritages moraux et physiques transmis de génération en génération et conservés dans le corps et dans l’esprit.

Nadine Roumieh relit ainsi les événements de sa vie comme autant de « signes d’un sens qui cherche à se dire », en puisant notamment dans les Écritures bibliques et les travaux d’Annick de Souzenelle, écrivaine et penseuse française, figure de la spiritualité chrétienne contemporaine. À cette lecture symbolique s’ajoute celle de la psychanalyse, à travers laquelle l’auteure tente de comprendre comment toute existence s’accompagne d’un legs qu’il faut « assumer », « transformer », et dont il faut « parfois se libérer ». Une « force invisible », donc, qui « traverse le corps et l’histoire, qui nous précède et nous dépasse, et qui demande à être reconnue ».

Une histoire qui commence avant soi

Cette « dette », Nadine Roumieh la cherche d’abord dans sa propre filiation. Elle remonte ainsi le fil des histoires familiales, des deuils, des ruptures et des silences, mais aussi celui d’un pays dont les violences s’invitent dans l’intimité de soi, des siens, et façonnent, malgré tout, malgré nous, notre perception du monde et de la place que nous y occupons.

Les personnages de sa vie se succèdent et les liens se répondent : son frère, de quatorze ans son aîné, auquel elle se sent étrangère ; son ami d’enfance, dont la mort brutale la prive d’une figure fraternelle ; son père, homme fort et respecté de la Sûreté générale, qui traverse les heures sombres de l’histoire libanaise avant d’être atteint précocement par la maladie d’Alzheimer.

À travers lui surgit aussi la grande histoire : le massacre d’Ehden de 1978, dont il découvre les corps peu après l’attaque, l’enlèvement dont il réchappe à la frontière syro-libanaise ou encore la mort de son frère pendant la guerre civile. Autant d’épisodes dont les blessures, même tues, se prolongent dans les générations suivantes aux yeux de l’auteure.

Viennent aussi les hommes de sa vie, époux ou amants : celui dont ses parents ne voulaient pas, celui qu’elle a choisi en réaction, celui qui, finalement, est revenu. Autant de liens dans lesquels l’auteure cherche les schémas qui se répètent et les traces d’une histoire qui aurait commencé bien avant elle.

Pour Nadine Roumieh, ses deux infarctus ne sont pas nécessairement dus à une santé défaillante ou au hasard. La maladie peut être le symptôme d’une blessure, d’un silence ou d’un déséquilibre hérité de ceux qui nous ont précédés, et révéler par là même un mal à reconnaître, à comprendre et à traverser. Le corps devient alors le dépositaire de cette mémoire qui participe de ce que nous sommes et influe sur la manière dont nous conduisons notre existence.

La Dette traversée n’est ni tout à fait une autobiographie classique, ni un essai religieux, ni un récit thérapeutique. En dévoilant des pans de sa vie, en partageant ses sentiments et ses sensations, en couchant sur papier son intimité, Nadine Roumieh compose un texte hybride, parfois déroutant, où se croisent lectures religieuse, psychanalytique et étymologique.

Sa propre histoire devient un terrain d’exploration des transmissions humaines, familiales et générationnelles. Mais l’ambition dépasse le seul récit personnel : à travers sa propre quête, l’auteure entend donner au lecteur des clés pour interroger, à son tour, ses racines, ses mémoires et cette « dette » dont il aurait lui aussi hérité.

La Dette traversée de Nadine Roumieh, Éditions Dergham, 2026, 211 p.Quand son cœur a lâché et que le responsable des urgences de l’Hôpital américain de Beyrouth lui a annoncé qu’elle avait « cinquante pour cent » de chances de survivre, Nadine Roumieh s’est dite « prête à partir », avant de lui dicter son testament puis d’être emmenée au bloc opératoire. Une pensée pragmatique, sinon un réflexe instinctif malgré la douleur atroce : ne pas partir en laissant derrière soi des comptes à régler, encore moins une « dette », supplémentaire et silencieuse, en héritage.Dans La Dette traversée, paru fin juillet aux éditions Dergham, Nadine Roumieh, issue d’une famille de la région de Zgharta-Ehden, au Liban-Nord, ne raconte pas une mémoire, mais plusieurs, qui s’entremêlent : celle...
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