© Gregg Segal
Rendez-vous sur l’autre rive de Jay McInerney, Éditions de l’Olivier, 2026, 352 p.
C’était en 1984. Alors que le soft power américain de l’ère Reagan déversait sur l’Europe son flot de couleurs et de sons, la littérature était bien en peine de se trouver des épigones. Exit les Hemingway, les Dos Passos, les Kerouac et les Salinger. Il n’y a qu’à se souvenir du phénomène E.T. de Spielberg ou des tulles légères de Madonna pour comprendre que désormais, c’étaient les vedettes de l’écran qui régnaient et qui vendaient. La période était faste, toute faite de fric, de strass et d’images. Ringardisé, l’animal littéraire ne survivait que dans un quasi-anonymat. Les librairies étaient des grottes. Les écrivains, des pachydermes.
Et c’est pourtant sur ce terreau infertile que Jay McInerney fait son apparition. Son premier livre, court, sec, inspiré, définitif, décrit l’errance d’un jeune oisif new-yorkais se promenant tout au long d’une nuit dans la faune des boîtes chics de Manhattan. À coups de traits de cocaïne et de phrases grinçantes derrière lesquelles se cache une troublante grâce désabusée, Bright Lights, Big City réveille d’un coup toute la littérature américaine. On crie au miracle. Les jeunes retournent en librairie et se mettent à se reconnaître dans les livres. Le succès de Bright Lights, Big City de McInerney, 29 ans à l’époque, est mondial. Il ne tarde pas à adouber un petit frère en écriture, un certain Bret Easton Ellis qui vient à sa suite électriser le paysage littéraire avec Moins que zéro et American Psycho. La génération X se reconnaît enfin dans ces deux figures tutélaires que l’on rencontre plus facilement en boîte de nuit et accompagnées de mannequins à leur bras que dans d’arides séminaires universitaires.
Durant quarante ans, Jay McInerney a poursuivi avec succès une œuvre où se mêlent romans et nombreuses nouvelles. Il est resté fidèle à ses personnages et à sa ville, New York. À la manière d’un Balzac, il a construit un monde qu’il regarde évoluer et vieillir, c’est-à-dire essayer de rester fidèle à ses valeurs tout en les trahissant. L’argent et la notabilité sociale y sont pour beaucoup. C’est presque malgré eux que les héros de McInerney, restés longtemps si jeunes, deviennent enfin adultes, parents et responsables. Ainsi va toute vie.
Rendez-vous sur l’autre rive clôt un cycle entamé avec Trente ans et des poussières (1992) et poursuivi avec La Belle Vie (2006) et Les Jours enfuis (2016). On trouve au centre de ces romans le couple Calloway composé de Russell, éditeur-star, et de Corinne, ex-courtière en bourse reconvertie dans la communication pour grands chefs étoilés. Russell et Corinne, c’est le chic du chic version new-yorkaise qui a gardé de l’allure – Russell soigne sa chevelure cendrée et sa silhouette faussement dégingandée ; Corinne a conservé sa taille de guêpe et a opéré un léger lifting sur son front. « Oui, elle s’était fait lisser le front sept ou huit ans plus tôt, une procédure à laquelle il s’était vigoureusement opposé à l’époque mais dont il avait fini par apprécier le résultat tant celui-ci était plaisant. »
Maintenant, le couple Calloway fête ses 35 ans de mariage. Alors que certains de leurs amis sont morts suite à des excès en tous genres, perdus de vue et remariés à loisir, eux ont tenu. Ils ont traversé les crises de couple (Corinne a trompé Russell avec un riche financier, Russell abuse régulièrement de l’alcool), le choc du 11 septembre, les revers économiques dus à la crise des subprimes, l’Évangile réactionnaire trumpiste dont, à leur plus grande surprise, un de leurs enfants se fait l’écho. Mais aux yeux de tous, le couple Calloway est indestructible.
Lorsqu’une nouvelle crise vient percuter le couple – il s’agit de la Covid qui se déclare à NY –, on se dit que Russell et Corinne vont s’en sortir aisément. Il suffit juste de se montrer attentifs aux consignes de sécurité, d’éviter tout contact avec les autres, et si besoin de faire chambre à part. Mais quand Corinne contracte le virus tandis que Russell y réchappe, le couple se trouve de facto séparé. Que vont-ils faire ?
Nous vieillirons ensemble, ont-ils décidé. Et nous, lecteurs, témoins de cette vie au long cours, n’avons pas vu passer les années. Le livre se conclut de manière splendide et nous arrache quelques larmes. McInerney dépasse de loin la satire sociale qui est sa marque de fabrique pour déployer toute son humanité. C’est qu’il les aime vraiment, ses héros de papier, et lui non plus ne veut pas les quitter. « Russell avait encaissé quelques coups durs, connu de cuisantes déceptions. Il en gardait des séquelles. Il avait perdu des amis, des êtres chers, des batailles. Il pensait disposer d’une saine dose de réalisme, mais jamais il ne deviendrait cynique. » Et nous non plus, espérons-le.