Critiques littéraires

Être poète à Gaza

Être poète à Gaza

D.R.

Une forêt de bruit de Mosab Abu Toha (2024), traduit de l’anglais par Ève de Dampierre-Noiray, Julliard, 2026, 128 p.

La poésie palestinienne s’est enrichie ces dernières années d’un nombre important de voix nouvelles, alors que (et peut-être aussi parce que) le peuple palestinien se trouve aujourd’hui dans une situation critique. Une part importante des jeunes poètes et écrivains palestiniens vit aujourd’hui à Gaza où beaucoup d’entre eux, comme les journalistes, les médecins, les artistes, ont été tués, à l’exemple de Rifaat Alareer, Noureddine Hajjaj ou Talal Abou Shawish. Les poètes de Gaza ne peuvent évidemment pas imprimer ni éditer leurs textes, mais plusieurs médias sur les réseaux sociaux leur sont consacrés et les diffusent, ainsi que plusieurs anthologies, dont celle publiée par les éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI en 2024 (traduction et préface de Nada Yafi, postface de Karim Kattan) et celle dans la collection Points en 2025 (traduction et préface de Abdellatif Laâbi).

Par ailleurs, les éditions Julliard ont également sorti la traduction française du dernier recueil de Mosab Abu Toha, poète palestinien qui écrit en anglais. Mosab Abu Toha est, avec le Hiérosolymitain Najwan Darwich, une des voix les plus fortes de cette jeune génération de poètes. Originaire de Gaza, où il est né et a grandi, Abu Toha fait des études d’anglais par passion pour la littérature dans la langue de Shakespeare. En 2017, il fonde une bibliothèque publique à Gaza et travaille à encourager la lecture chez les jeunes palestiniens. Après une année passée aux USA grâce à une bourse d’études, il revient à Gaza. En 2023, il est forcé d’évacuer avec sa femme et ses enfants la ville de Beit Lahya où sa maison est détruite. Réfugié dans le camp de Jabaliya, il décide de quitter Gaza grâce à la citoyenneté américaine de son plus jeune fils. Mais il est arrêté à la frontière par les Israéliens et emprisonné durant plusieurs jours. Après un passage au Caire, Abu Toha se réfugie aux USA où il vit depuis.

Mosab Abu Toha est l’auteur de deux recueils magnifiquement traduits par Ève de Dampierre-Noiray, qui en a écrit aussi les préfaces. Le premier, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille et qui date de 2022 (2024 pour la traduction) a obtenu l’American Book Award. Le deuxième, Une forêt de bruit, publié en 2024, vient donc d’être traduit en français. Dans ses préfaces, Ève de Dampierre-Noiray parle de la poésie d’Abu Toha comme d’une poésie-reportage. L’expression est peut-être abrupte, et j’aurais plutôt qualifié l’œuvre de poésie-chronique. C’est bien la chronique du quotidien et des misères de la vie à Gaza que racontent les textes d’Abu Toha, des textes toujours à la limite de la prose, mais travaillés par un lyrisme subtil, une façon de dire les drames, la destruction, la mort sans jamais les généraliser, sans pathos, sans quintessencier ni essentialiser la souffrance et les horreurs, mais en les nommant, en restant au niveau du réel afin de rendre justice à chaque maison détruite, à chaque voisin tué, à chaque famille jetée sur les routes, à chaque complication invraisemblable de l’existence au jour le jour – acheter du pain sans mourir ou monter vérifier l’état de l’eau dans le réservoir sur le toit, quand il y a encore un toit : « Chaque fois qu’elle croise quelqu’un, elle enfonce / ses petites mains dans les poches de son jean / et les remue comme si elle comptait / des pièces. (Elle vient de perdre / sept doigts à la guerre). Puis elle / s’éloigne / le dos voûté / comme un petit nain. » « Le plafond de ma chambre, mon frigo / et le pain rassis, / le cahier où j’ai caché les lettres d’amour / de ma femme avant notre mariage, / les pièces de monnaie étrangères dans ma tirelire, / mes cartes bancaires périmées / le certificat de décès de mon frère, / des petits éclats d’obus / dans chacune de ces choses. »

Ce parti pris donne une grande puissance et une singulière beauté aux textes parce qu’on y éprouve une vraie familiarité avec la vie à Gaza qui est la vie de tous les humains sur terre, avec en principe ses joies, ses menus problèmes et ses rêves de lendemains heureux. Sauf que cette normalité est sans arrêt traversée, hachée par des horreurs qui nous permettent, dans ce décalage brutal entre notre familiarité et l’irruption de la terreur, de prendre la mesure exacte des conditions effroyables de l’existence là-bas.

Dans sa préface au premier recueil, et tout en décrivant la difficulté de traduire les textes d’Abu Toha, Ève de Dampierre-Noiray attire l’attention sur le fait que les textes de ce premier livre semblent décrire la vie à Gaza depuis octobre 2023. Or ils ont été en réalité écrits au plus tard en 2022. Et si le deuxième livre fait écho à l’existence palestinienne durant les années qui ont suivi, l’ensemble montre clairement que la violence subie à Gaza n’est pas une chose récente mais un continuum depuis des décennies.


Une forêt de bruit de Mosab Abu Toha (2024), traduit de l’anglais par Ève de Dampierre-Noiray, Julliard, 2026, 128 p.La poésie palestinienne s’est enrichie ces dernières années d’un nombre important de voix nouvelles, alors que (et peut-être aussi parce que) le peuple palestinien se trouve aujourd’hui dans une situation critique. Une part importante des jeunes poètes et écrivains palestiniens vit aujourd’hui à Gaza où beaucoup d’entre eux, comme les journalistes, les médecins, les artistes, ont été tués, à l’exemple de Rifaat Alareer, Noureddine Hajjaj ou Talal Abou Shawish. Les poètes de Gaza ne peuvent évidemment pas imprimer ni éditer leurs textes, mais plusieurs médias sur les réseaux sociaux leur sont consacrés et les diffusent, ainsi que plusieurs anthologies, dont celle publiée par les...
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