D.R.
Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan, Gallimard, 2026, 336 p.
’aurais aimé vivre dans une autre époque, plus lente, plus limpide. » C’est à travers ces mots évocateurs que Delphine de Vigan remet en question l’immédiateté écrasante qui s’est installée dans notre époque. Mais comment expliquer ce désir d’appartenir à un temps révolu, que l’on n’a jamais habité ? Avec Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan, lauréate du prix Renaudot en 2015 pour D’après une histoire vraie, esquisse le portrait d’une jeune femme accablée par le sentiment de non-appartenance.
Alors qu’il se réveille après une soirée, encore enveloppé de torpeur alcoolisée, Thomas, père célibataire et propriétaire d’une boutique de reprographie, constate qu’il a échangé son téléphone avec celui d’une inconnue. Il tente d’appeler son propre numéro – en vain. À court d’espoir, le quadragénaire s’essaie à un dernier appel depuis le portable de sa voisine : une certaine Romane Monnier répond. Il récupérera son téléphone ; elle, en revanche, ne voudra pas du sien. Plus encore, la jeune femme lui transmet volontairement ses mots de passe et décide de s’éclipser du monde.
Le roman pose ainsi une question d’ordre éthique essentielle : celle de l’intimité et des limites de l’intrusion dans la vie privée d’autrui. Elle lui a confié, dans « cet objet de sept centimètres sur quinze », toute sa vie, toute son intimité, mais « doit-il garder le téléphone allumé ? Ou au contraire l’éteindre et l’abandonner au fond d’un tiroir ? Peut-être lui a-t-elle seulement confié l’objet afin qu’il en prenne soin et reviendra-t-elle le rechercher un jour. »
Mêlant amour filial, quête d’identité et critique sociale, le roman s’inscrit dans l’air du temps. Dans un monde où les écrans supplantent la réalité, où cet objet minuscule devient un microcosme trompeur de divertissement, Thomas – un homme à qui la vie n’a réservé que cruauté et amertume – apparaît peu à peu comme prisonnier de sa propre solitude. Il s’obstine alors à explorer chaque application de ce téléphone qui semble contenir toute une existence : celle de Romane, mais bientôt aussi la sienne, car ce qu’il y découvre ne tarde pas à se mêler à sa propre expérience, transformant ainsi l’écran en miroir de sa vie autant qu’en fenêtre de sa mémoire. C’est à travers cette mise en abyme des existences que l’autrice entrelace les trajectoires de ses deux personnages. Des souvenirs surgissent chez Thomas à mesure qu’il explore ceux de Romane. Thomas se remémore alors des événements qui ont façonné son être, notamment sa rencontre avec Pauline, la mère de sa fille, disparue, tout comme Romane.
Le style de l’autrice, encore une fois fluide, agréable et accessible, nous plonge dans une analyse psychologique fine des personnages. Delphine de Vigan parvient, avec acuité et justesse, à restituer les messages SMS de Romane, ses transcriptions vocales, ses courriels, ses recherches Google. On pourrait toutefois lui reprocher une certaine neutralité, frôlant parfois la démonstration sociologique, là où l’écriture gagnerait à se densifier. Mais n’est-ce pas précisément le projet du roman ? Revendiquer une forme de lenteur, un art de vivre attentif aux simples plaisirs de la vie ? Il faut peut-être apprendre à accueillir ce qui déjoue l’attente d’une narration foisonnante.
La disparition de Romane Monnier n’est pas sans rappeler un autre destin. Publié en 1930, La Séquestrée de Poitiers d’André Gide s’inspire de l’affaire Blanche Monnier, enfermée pendant vingt-cinq ans par sa famille pour avoir aimé un homme issu d’un milieu social inférieur. De Blanche Monnier à Romane Monnier, la disparition persiste : là où l’une fut condamnée à l’effacement, l’autre semble le choisir.