Critiques littéraires

Rahel Jaeggi requalifie la notion de progrès

Rahel Jaeggi requalifie la notion de progrès

© Glen Glover

Progrès et régression de Rahel Jaeggi, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, Seuil, 2026, 352 p.

À l’heure où les discours sur la régression occupent une place importante dans le débat public, l’idée même de progrès semble avoir perdu toute évidence. Guerres, résurgences du racisme, crises écologiques et démocratiques, essor des populismes et des régimes autoritaires alimentent le sentiment largement partagé que l’histoire ne suit plus une dynamique d’émancipation, mais s’enfonce dans une succession de reculs. C’est dans ce contexte que s’inscrit Progrès et régression, le dernier ouvrage de la philosophe suisse germanophone Rahel Jaeggi.

Figure majeure de la théorie critique contemporaine et professeure de philosophie sociale à l’Université Humboldt de Berlin, Jaeggi propose dans ce livre une réflexion visant à réhabiliter la notion de progrès, en la dégageant de ses fondements métaphysiques et présupposés idéologiques.

L’originalité du livre tient d’abord au paradoxe dont il part. Si le progrès est constamment dénoncé comme une illusion héritée des grandes philosophies de l’histoire du XIXᵉ siècle, le vocabulaire de la régression, lui, est omniprésent. Mais comment parler de régression sans présupposer, fût-ce implicitement, une idée du progrès ? Pour Jaeggi, cette contradiction révèle que le concept de progrès demeure indispensable comme outil socio-philosophique à la critique sociale contemporaine, même lorsque celle-ci prétend l’avoir abandonné. L’enjeu n’est donc pas de restaurer l’ancien progressisme, mais de repenser entièrement ce que signifie progresser.

Rompant ainsi avec la conception classique du progrès comme marche linéaire de l’histoire vers un état final de liberté ou de perfection, voire comme « une chaîne incassable » dans son développement cumulatif, Jaeggi ne voit plus le progrès comme une loi historique ou un destin de l’humanité. Le concept renvoie chez elle à une manière déterminée de réagir à des crises et de traiter des problèmes. Le progrès serait un processus d’apprentissage « auto-enrichissant », au cours duquel les sociétés développent une capacité à résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées mais qui, paradoxalement, coexiste avec des régressions. C’est ainsi qu’une transformation mérite le nom de progrès, lorsqu’elle enrichit les possibilités d’action, accroît la capacité réflexive des individus et ouvre de nouvelles perspectives d’émancipation. À l’inverse, la régression serait un blocage des processus d’apprentissage, de résolution de problèmes et une incapacité à faire face aux crises.

Cette redéfinition pragmatiste constitue sans doute l’apport majeur de l’ouvrage. En dialogue avec les philosophies de Hegel, Marx, Dewey et surtout avec l’héritage de l’École de Francfort, Rahel Jaeggi substitue à une philosophie du sens de l’histoire une théorie des processus historiques. Les crises deviennent ici le moteur du changement social : elles révèlent les contradictions internes d’une forme de vie et rendent nécessaire son dépassement. Le progrès ne consiste plus à atteindre un modèle idéal déjà connu, mais à transformer les conditions mêmes dans lesquelles les sociétés apprennent à résoudre leurs difficultés.

Cette réflexion prend toute son ampleur grâce au concept central de « forme de vie », qui désigne chez la philosophe les ensembles de pratiques, d’institutions, de normes et de représentations qui structurent l’existence collective. Dès lors, aucun progrès ne peut être compris isolément et toute avancée est toujours inséparable de transformations plus profondes des structures sociales et des différentes formes de vie. L’autrice s’appuie sur plusieurs exemples.

L’un des mérites du livre réside aussi dans sa lecture renouvelée de Marx. L’autrice conserve l’intuition selon laquelle les transformations sociales sont inséparables des conditions matérielles, tout en prenant ses distances avec toute vision productiviste de l’histoire. Les progrès techniques ne constituent jamais, à eux seuls, des critères suffisants du progrès social. La crise écologique impose par exemple de renoncer à l’identification traditionnelle entre développement des forces productives et émancipation humaine. De manière particulièrement intéressante, la philosophe montre même que certaines formes de retour au passé, qu’il s’agisse de pratiques agricoles traditionnelles ou du mouvement slow food, peuvent représenter des progrès lorsqu’elles permettent de répondre plus adéquatement aux défis contemporains. Cette réflexion confère au concept de progrès une souplesse qui lui permet d’intégrer les exigences écologiques sans sombrer dans la nostalgie.

L’ouvrage de Rahel Jaeggi se distingue enfin par sa portée politique. Pour Jaeggi, qualifier une évolution de régressive ne revient pas seulement à exprimer un jugement moral. C’est identifier les mécanismes sociaux qui empêchent une société d’apprendre de ses propres crises. Le populisme, les nationalismes identitaires ou les attaques contre les institutions démocratiques sont analysés ici comme des formes de fermeture qui réduisent les capacités collectives de transformation plutôt que comme de simples retours au passé. La régression devient ainsi une catégorie critique permettant de diagnostiquer les blocages structurels des sociétés contemporaines.

Par sa rigueur conceptuelle et sa capacité à articuler philosophie sociale, théorie critique et analyse politique, l’essai de Rahel Jaeggi est sans doute l’un des ouvrages philosophiques les plus intéressants de cette année. On pourra certes s’interroger sur la difficulté de dissocier complètement la théorie du progrès du grand récit de la modernité occidentale, tant certains exemples mobilisés semblent encore privilégier cette perspective. Toutefois, cette réserve n’enlève rien à la fécondité de la démarche. En proposant une conception non téléologique, historique et profondément réflexive du progrès, Jaeggi offre à la théorie critique un instrument conceptuel particulièrement puissant pour penser les contradictions du présent.


Progrès et régression de Rahel Jaeggi, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, Seuil, 2026, 352 p.À l’heure où les discours sur la régression occupent une place importante dans le débat public, l’idée même de progrès semble avoir perdu toute évidence. Guerres, résurgences du racisme, crises écologiques et démocratiques, essor des populismes et des régimes autoritaires alimentent le sentiment largement partagé que l’histoire ne suit plus une dynamique d’émancipation, mais s’enfonce dans une succession de reculs. C’est dans ce contexte que s’inscrit Progrès et régression, le dernier ouvrage de la philosophe suisse germanophone Rahel Jaeggi.Figure majeure de la théorie critique contemporaine et professeure de philosophie sociale à l’Université Humboldt de Berlin, Jaeggi propose dans ce livre...
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