L’Adolescence du perroquet d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2026, 160 p.
Se trouve au Louvre, à la salle 800 de l’aile Richelieu, une toile de Frans Snyders, peintre de l’école flamande, intitulée Singes et perroquet auprès d’une corbeille de fruits. On y découvre un tableau animalier qui met en scène un oiseau qui plante son bec, avec une avidité cruelle, dans un abricot. « C’est l’unique gris du Gabon du Louvre, prévient le héros de cette nouvelle fiction douce-amère. En son œil, je vois luire un éclair de pure violence. »
Pour son 37e roman, si l’on compte bien, Amélie Nothomb retrouve le ton et le mystère des contes originaux qui font sa marque de fabrique. Ceux de la veine de certains de ses précédents livres : Barbe-bleue, Le Crime du comte Neville ou Riquet à la houpe. En bon Villiers de l’Isle-Adam de notre modernité, Amélie Nothomb sait mettre en place des histoires suffisamment singulières et palpitantes pour aussitôt aiguiser notre attention. Voilà pour le talent de conteuse. En l’espèce, un jeune homme, devenu orphelin à 17 ans, vit seul à Paris dans des conditions confortables. Pour sentir la présence d’une compagnie, mais ne voulant ni chat, ni chien, ni hamster, ni lapin blanc, le jeune homme décide d’adopter un perroquet. Mais pas n’importe quel perroquet, un gris du Gabon, espèce très rare qui réclame – ô combien son maître va s’en apercevoir assez tôt – des soins constants et appliqués.
C’est en répondant à l’annonce d’un particulier et non en se rendant dans une animalerie que notre jeune homme récupère l’oiseau, alors un oisillon déplumé au bec minuscule et au plumage ras. Une bête attendrissante et inoffensive, pense-t-il. « Vous ne parlerez de ce perroquet à personne, prévient son propriétaire. Les gris du Gabon appartiennent aux espèces protégées, c’est très surveillé. J’ai eu sa mère en contrebande, elle n’a pas de papiers, Jo non plus. S’il tombe malade, pas de vétérinaire officiel, sinon on vous le confisque. Et bien sûr, si on vous demande comment vous l’avez eu, vous direz que vous l’avez trouvé. »
Le conflit est posé. Un jeune homme un peu solitaire s’offre la compagnie d’un perroquet pour lequel il devra être aux petits soins. S’établit entre eux une relation domestique qui se développe sous le signe de l’accoutumance, puis de l’emprise. Notre jeune homme qui grandit pour devenir un homme n’a plus un moment à lui. Hormis son travail de chroniqueur à la radio qui l’occupe la journée, tout le reste de son temps, soirées et week-ends compris, est dévolu à son satané perroquet qu’il tente d’éduquer dans la perspective que non seulement l’animal puisse intégrer un vocabulaire et chanter correctement, mais encore qu’il puisse échanger avec lui comme avec un bon compagnon, comme un enfant, comme un ami.
Ce qu’attend maintenant notre héros de cette relation qui s’apparente au fil du temps à une relation filiale, toute nourrie d’incompréhensions, de jalousies ou de reproches, c’est un dialogue. Et pourvu qu’il soit fécond. Mais peut-on demander à un animal de vivre comme un homme ? Le héros de cette histoire va faire l’amère expérience que cela est impossible. L’animal combat bec et ongles, c’est le cas de le dire pour garder farouche son identité bestiale. « Détruire à coups de bec est le propre de ces animaux. Déterminer à quelle pulsion cela correspondait revenait à enquêter sur les instincts les plus inquiétants de toute espèce, l’humaine n’étant pas la moins honorablement outillée. En gros, l’oiseau était tellement fasciné par le pouvoir de son appendice à bords coupants qu’il ne pouvait résister au désir de s’en servir. »
Jusqu’où peut-on aller pour préserver la qualité d’une relation que l’on veut authentique ? Qu’est-on capable de supporter de l’autre ? Au fond, qu’est-ce qu’aimer ? C’est en faisant un pas de côté pour traiter la thématique originale de l’éducation et de l’amour tout en ayant recours à la modalité du conte – du conte cruel, comme nous l’avons dit – qu’Amélie Nothomb, une fois de plus, capte le mieux l’air du temps. Emprise, toxicité de la relation, primauté du désir individuel, violence dans le couple, ce sont tous ces thèmes que la reine-fée Nothomb traite avec maestria dans ce court récit de 160 pages. « Ainsi, le gris du Gabon n’était pas devenu fou. Il savait ce qu’il m’avait infligé depuis six mois. C’était incompréhensible pour moi mais ce n’était pas gratuit. L’amour comporte de ces injustices opaques, qui ne sont absurdes que pour qui les endure. » Le sentiment amoureux, tout porteur de bonnes intentions qu’il soit, renferme en son sein la volonté inconsciente de posséder l’autre, c’est-à-dire de le déposséder de son identité première. Le perroquet gris du Gabon entré dans son adolescence et prisonnier d’un appartement parisien, sa cage dorée, se laissera-t-il faire ? Découvrez le nouveau Nothomb pour le savoir. À l’amour comme à la guerre. Le bal est ouvert.