Critiques littéraires

Jouer Hamlet à Ramallah


Jouer Hamlet à Ramallah

Lorsqu’elle décide de se rendre à Haïfa pour se ressourcer et passer du temps avec sa sœur aînée qu’elle n’a pas vue depuis longtemps, Sonia Nasir traverse un moment de crise : sa carrière théâtrale à Londres, pourtant bien remplie, connaît un passage à vide ; elle a rompu avec son compagnon metteur en scène, lasse de ses lâchetés ; elle se sent fragile, elle a besoin de renouer avec ses racines et de reprendre son souffle. Très vite, sa sœur Haneen lui présente Mariam, une amie proche, metteuse en scène elle aussi, qui veut monter Hamlet à Ramallah avec des comédiens palestiniens, malgré toutes les embûches et les difficultés que, sans naïveté aucune, elle pressent. Mais Mariam est une passionnée, une femme engagée, elle ira jusqu’au bout, elle sait déjouer les pièges et affronter l’adversité. Elle a choisi pour le rôle principal un chanteur populaire, comédien moyen mais qui fera venir son très large public de fans, peu habitués à aller au théâtre. Car l’enjeu ici est politique. « Nous voulons construire des projets à l’échelle de tout le pays, pour tous les Palestiniens, partout. Ils nous ont empêchés d’avoir une unité politique mais il nous reste la possibilité d’investir dans la construction d’une forme d’unité culturelle. » Et les obstacles pour de telles entreprises sont énormes, entre couvre-feux, coupures de routes impromptues, contrôles administratifs abusifs, censure militaire, retrait des subventions, voire arrestations arbitraires des membres de l’équipe technique ou des comédiens… « Les catastrophes à répétition font ici partie du quotidien. » Précisons que le roman est paru en 2023 et donc tout ça se passe avant le tragique déferlement de l’horreur en Palestine.

Il manque encore à Mariam deux comédiennes pour les rôles d’Ophélie et de Gertrude et c’est tout naturellement que Sonia finit par rejoindre l’aventure, au départ dans l’attente que les rôles soient finalement pourvus, mais bien vite parce que le magnétisme de Mariam, son intelligence dans la direction d’acteurs, sa lecture si fine du texte, séduisent Sonia et lui font sentir qu’elle est vraiment à sa place au sein de cette famille provisoire. Et sur cette terre qui est sienne même si elle en est partie depuis longtemps.

Le roman d’Isabella Hammad, autrice anglo-palestinienne et nouvelle sensation des lettres britanniques, est absolument passionnant. Il a été salué par les écrivaines Sally Rooney et Naomi Klein avec des mots forts : bouleversant, inoubliable, spectaculaire. Et en effet, on plonge dedans avec émotion et ferveur, tant Hammad manifeste une belle connaissance de l’histoire palestinienne, certes, mais aussi de la direction d’acteur, des exigences de la mise en scène, de la construction d’une vision singulière d’une des pièces les plus jouées et les plus connues du répertoire théâtral. À mesure que l’on assiste aux répétitions et aux questionnements des acteurs sur leurs rôles, on voit se dessiner les multiples lectures possibles du texte de Shakespeare et la façon dont il peut aussi parler des réalités de l’occupation, des difficultés ubuesques du quotidien, des liens familiaux chahutés par les questions politiques, etc. En un mot, on découvre un Hamlet dramatiquement palestinien.

Le récit alterne des retours sur le passé de Sonia et Haneen dont la famille est dispersée par l’exil et les violences de la Nakba ; des scènes ancrées dans le quotidien des Palestiniens – quotidien scandé par les immenses difficultés de tous les déplacements, mais aussi de l’approvisionnement et de l’accès au financement, et par la forte présence policière et militaire ; et la chronique des répétitions, écrite à la manière d’un texte théâtral, didascalies comprises, où les mots de Shakespeare se mêlent à ceux des comédiens. Mais c’est la voix de Sonia à la première personne qui fait le lien entre tous ces registres et toutes les composantes du roman. Une voix délicate, sensible, tumultueuse et douce-amère, en particulier lorsqu’elle revient sur les épisodes de sa vie amoureuse. Elle nous tient en haleine et on la quitte à regret. Avec la certitude qu’il faut continuer à croire dans l’art comme espace de liberté inaliénable, même au milieu du chaos.

Hamlet le long du mur d’Isabella Hammad, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2026, 445 p.

Lorsqu’elle décide de se rendre à Haïfa pour se ressourcer et passer du temps avec sa sœur aînée qu’elle n’a pas vue depuis longtemps, Sonia Nasir traverse un moment de crise : sa carrière théâtrale à Londres, pourtant bien remplie, connaît un passage à vide ; elle a rompu avec son compagnon metteur en scène, lasse de ses lâchetés ; elle se sent fragile, elle a besoin de renouer avec ses racines et de reprendre son souffle. Très vite, sa sœur Haneen lui présente Mariam, une amie proche, metteuse en scène elle aussi, qui veut monter Hamlet à Ramallah avec des comédiens palestiniens, malgré toutes les embûches et les difficultés que, sans naïveté aucune, elle pressent. Mais Mariam est une passionnée, une femme engagée, elle ira jusqu’au bout, elle sait déjouer les pièges et affronter l’adversité....
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