Dans Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque, publié aux éditions La Découverte en 2026, le philosophe Michel Feher examine la transformation de « la place assignée aux juifs » dans les sociétés occidentales, son articulation avec le développement du sionisme et le soutien à Israël, ainsi que les effets contemporains de la recomposition des droites et des extrêmes droites.
Du blanchiment réciproque
À partir de 1967, selon Feher, la place des juifs dans les sociétés occidentales connaît une évolution décisive. Longtemps considérés, en Europe, comme étrangers, déracinés ou suspects, ils se voient progressivement reconnaître une pleine appartenance au monde occidental, jusqu’à devenir, selon sa formule, des « Blancs exemplaires ». En contrepartie de cette intégration, ils sont incités à contribuer au blanchiment moral de sociétés soucieuses d’attester leur rupture avec leur passé judéophobe. C’est cet échange que Feher désigne comme un « pacte de blanchiment réciproque ».
Celui-ci repose sur une redéfinition de la perception de l’antisémitisme. Ses formes historiques ne disparaissent pas, mais son centre de gravité se déplace : la menace est de moins en moins associée aux traditions politiques, sociales et religieuses qui l’avaient longtemps portée en Europe, et de plus en plus aux populations issues de l’immigration postcoloniale, au monde arabe et musulman ainsi qu’à l’antisionisme. Les juifs européens sont ainsi incités à considérer que le principal danger ne provient plus de l’ancienne judéophobie des sociétés occidentales, mais d’un « nouvel antisémitisme » dont l’hostilité à Israël constituerait l’un des principaux critères d’identification.
Pour éclairer cette configuration, Feher remonte à une histoire plus ancienne des rapports entre sionisme et antisémitisme. Il revient notamment à Theodor Herzl et au pari selon lequel les antisémites pourraient devenir des alliés objectifs du projet sioniste : ceux qui souhaitaient voir les juifs quitter l’Europe pouvaient trouver dans la création d’un foyer national juif une solution compatible avec leurs propres aspirations. Mais Feher insiste sur une autre dimension de cette convergence. Une fois territorialement enracinés et politiquement souverains, les juifs cesseraient d’incarner cette existence diasporique qui les rendait suspects aux yeux des nationalistes européens ; ils pourraient alors devenir des pionniers et des « sentinelles » de la civilisation occidentale.
La dimension antisémite du sionisme
C’est à partir de cette généalogie que Feher formule l’une des thèses les plus radicales de son ouvrage : le sionisme comporterait une « dimension fondamentalement antisémite ». Il ne s’agit pas, dans son raisonnement, de confondre le sionisme avec l’antisémitisme de ses adversaires, mais de montrer qu’il a repris à son compte certains des diagnostics traditionnellement formulés par ceux-ci à l’encontre des juifs de la diaspora.
Plusieurs penseurs sionistes, de Herzl à Ben Gourion, en passant par Aharon David Gordon ou Jabotinsky, ont ainsi décrit la condition diasporique comme ayant produit des dispositions qu’il fallait transformer : rapport supposé à l’argent, éloignement du travail de la terre, cosmopolitisme ou propension révolutionnaire. La création d’un État devait permettre de reconfigurer les juifs, d’en faire un peuple souverain et nationalisé, semblable en cela aux autres peuples constitués en nations.
Redevenir juif
Or le pacte décrit par Feher paraît aujourd’hui se fragiliser, particulièrement aux États-Unis, principal allié d’Israël et pays où vivent près de 40 % des juifs du monde (contre environ 45 % en Israël). Une partie des nouvelles droites radicales américaines renoue ouvertement avec des thèmes antisémites qui ne se laissent plus absorber dans la seule dénonciation de l’antisionisme. Parallèlement, certains courants nationalistes liés à l’« America First » commencent à contester la centralité accordée à Israël dans la politique étrangère américaine (et ses budgets).
Un autre déplacement s’opère aussi, dans un contexte différent, au sein des communautés juives américaines. Feher observe qu’une partie de la jeunesse juive se détache non seulement du gouvernement israélien, mais plus largement de l’identification politique entre judéité et Israël. Et c’est précisément cette identification qu’il récuse. Il conteste l’« injonction » faite aux juifs de reconnaître Israël comme leur centre politique ou de lui prêter allégeance, sous peine d’être accusés de « haine de soi ».
Le titre de l’ouvrage trouve ici sa pleine signification. « Redevenir juif » désigne la réappropriation d’une condition diasporique que le sionisme avait précisément voulu dépasser. Feher rattache cette perspective à une tradition intellectuelle et politique à laquelle il accorde une place centrale. La troisième partie de son livre, intitulée « La conscience du paria », revient à Bernard Lazare et à la figure du « paria conscient », reprise ensuite par Hannah Arendt, ainsi qu’à l’expérience du Bund et à différentes expressions de la culture juive. Il ne s’agit pas pour lui de retrouver une essence intemporelle de la judéité, mais de réactiver une tradition qui permet de mettre en question les identités fermées, les appartenances exclusives et l’impératif de faire coïncider un peuple avec un territoire et un État.
La proposition de redevenir juif réunit ainsi les trois lignes principales de cet excellent ouvrage : sortir du pacte de blanchiment réciproque, dissocier la judéité de l’allégeance au sionisme et réinvestir une tradition diasporique. À l’impératif ethno-national, Michel Feher oppose une forme d’existence collective fondée sur la pluralité des appartenances…