Une maison au Levant de Carole Dagher, Le Cerf, 2026, 376 p.
Le protagoniste n’est pas un héros mais bien une héroïne. Une femme de son temps qui pense par elle-même, assume ses choix, livre ses propres combats (de préférence avec un stylo mais – s’il le faut – avec une arme à feu), surmonte seule ses épreuves et ses douleurs, consent aux concessions et aux sacrifices nécessaires et en paie le prix pour arriver à ses fins. Elle s’appelle Léna. Elle vit un exil douloureux en France où elle a épousé un Breton. Déchirée par une double appartenance, elle s’étiole peu à peu, « coupée de ses racines » : rentrer au Liban pour les vacances ne suffit plus…
Mais voilà que son ami d’enfance, engagé en politique, intègre et (bien évidemment) menacé… l’appelle à l’aide. Il a besoin de se cacher dans la vieille maison de Léna à la montagne, et de ses talents de journaliste pour sa campagne électorale de 2020. Elle décide donc de tout quitter pour lui et pour un pays dont elle ne peut plus se passer. S’engager pour un Liban corrompu jusqu’à la mœlle qui tente, malgré tout, de se relever et trébuche sans cesse… S’engager, même si c’est inutile…
Dès les premières pages, un sentiment vous prend à la gorge et vous serre le cœur, ce sentiment que l’on ressent lorsque l’on a quitté le Liban en y ayant laissé la meilleure partie de soi : « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21).
Le Liban est, certes, un pays que l’on quitte mais on ne le quitte pas impunément. Le mal du pays est « plus fort que la guerre » et c’est un mal incurable, la douleur du déchirement étant proportionnelle à la force de l’attachement. Et l’attachement a ses raisons… Si chacun a les siennes, intimes et secrètes, d’autres sont partagées par le plus grand nombre : le sourire et la bienveillance des montagnards, le réconfort d’une tisane à l’anis, l’odeur du café, la saveur des matins calmes au petit-déjeuner, une certaine douceur de vivre, la beauté des paysages…
Il se dégage de ce roman une couleur… Elle ne domine pas mais elle est bien présente en toile de fond, la couleur douce et passée du Liban d’avant, d’un Liban que nous avons tous aimé et dont nous avons, tous autant que nous sommes, la nostalgie. Et c’est bien cette nostalgie du passé qui, d’une certaine manière, nous sauve ; puisqu’elle nous projette, au-delà de l’absurdité et des difficultés du présent, dans un avenir que l’on voudrait aussi beau et même meilleur : ce pays « exsangue » a encore la capacité de « faire rêver ».
Carole Dagher n’en est pas à son coup d’essai, mais Une maison au Levant est sans doute le roman dans lequel elle a mis le plus de ses sentiments, de ses convictions, de ses croyances ; le plus d’elle-même, pour qui saura lire entre ses lignes… Elle cite (fait suffisamment rare pour être souligné) l’évangéliste Matthieu mais aussi Saint Paul et Grégoire de Nysse.
Elle nous raconte une histoire d’une manière un peu particulière : en comblant des trous. Les retours en arrière sont nombreux et éclairent le présent d’un jour nouveau. Et ceci n’est pas anodin : on vit sa vie en regardant devant soi mais on la comprend en regardant derrière soi.
Ce roman est un diamant aux multiples facettes. Les thèmes secondaires sont pléthore : l’attachement inconditionnel d’un peuple à son pays, la résilience et le stoïcisme d’une génération qui a « appris à sourire et à se tenir debout », le chagrin des départs, les retours nécessaires, un mariage malmené par la distance, une amitié indéfectible, un combat digne d’Albert Camus…
Mais quel en serait le thème principal, s’il ne fallait en dégager qu’un seul ? Au centre du récit, il y a une maison à sauver, « dernier lien au pays », une maison dont Léna sera – un temps – dépossédée. Mais cette maison n’est pas importante par elle-même, seul compte ce qu’elle représente : la possibilité de revenir. Et c’est bien cela qu’il faut sauver à tout prix… Avoir une « maison au Levant », c’est avoir la possibilité d’y revenir.