Liban de miel et de sang de Marwan Hamadé, L’Orient des Livres, 2026, 424 p.
Témoin engagé de l’histoire libanaise et proche-orientale, figure majeure de la communauté druze et rescapé du premier attentat d’une série meurtrière qui allait marquer la Révolution du Cèdre, Marwan Hamadé nous livre, dans Liban de miel et de sang, le récit d’un parcours tumultueux placé sous le signe du journalisme, de la politique et de la culture.
Le livre s’ouvre sur 2026. Le 2 mars, des missiles du Hezbollah replongent le Liban dans un conflit qui le dépasse, quarante-huit heures après l’attaque américano-israélienne contre l’Iran. Cette actualité brûlante donne au récit sa tonalité, entre crépuscule et aube, et son fil conducteur : le « Liban de miel », celui de la convivialité et de la douceur de vivre, devenu, au gré des conflits, un « Liban de sang ».
Des origines à la découverte du monde
L’auteur commence par ses origines : d’un côté, les Hamadé de Baakline, grande famille druze du Chouf dont l’histoire épouse celle de la Montagne ; de l’autre, l’Auvergne de sa mère. Son père, diplomate, l’emmène de Paris à Athènes, puis à Rome. Ces années, souvent gaies et insouciantes, sont marquées par un accident tragique auquel il échappe de justesse en 1949, et dominées par sa sœur Nadia, la complice de toujours, trop tôt disparue, et par Ghassan Tuéni, son futur beau-frère et patron du quotidien An-Nahar.
Le virus du journalisme
La deuxième partie est celle du reporter au sein de L’Orient-Le Jour et d’An-Nahar. Hamadé y raconte un métier « qui colle à la peau » et qu’il n’a jamais tout à fait quitté. Il se rend au Vietnam, en Chine et à Chypre où, en juillet 1974, il se retrouve pris au piège d’un hôtel transformé en champ de bataille, puis en prison. À Saïgon, il raconte une expédition sur le Mékong, son interview du général américain Westmoreland, sa rencontre avec Philip Habib, ou encore un dîner clandestin avec des chefs Viêt-congs à Cholon. Dans la foulée, il évoque la cause palestinienne qu’il défend avec conviction, avant le basculement progressif du Liban dans la guerre civile…
Dans l’œil du cyclone
L’assassinat de Kamal Joumblatt, pilier du Mouvement national, par les sbires de Hafez el-Assad le choque d’autant plus qu’il vouait au personnage une profonde admiration.
Entré au gouvernement en 1980, il est alors le témoin et l’acteur d’événements majeurs : l’invasion israélienne de 1982, l’élection de Bachir, la guerre de la Montagne, l’exil damascène, les accords de Taëf, la reconstruction de l’ère Hariri et la réconciliation de la Montagne.
Nommé ministre de la Santé, il tire de cette expérience un bilan positif : résurrection des hôpitaux publics, lutte contre la contrebande de médicaments, généralisation des vaccinations gratuites pour les enfants, lancement du projet de soins de santé primaires à travers tout le Liban… Suivront les ministères des Déplacés, de l’Économie, des Télécommunications, de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.
Ces pages, parfois techniques, ont aussi valeur de plaidoyer : l’ancien ministre y défend son action et évoque les réalisations accomplies contre vents et marées au sein de gouvernements souvent fragiles, ainsi que le tragique épisode du 7 mai 2008 où le Hezbollah entreprit un coup de force pour contrer les décisions courageuses prises par Hamadé pour limiter l’expansion hégémonique de ce parti qui entendait « faire main basse sur tout le réseau des télécoms »…
L’attentat et la série noire
Le 1er octobre 2004, à 9h06, une Mercedes piégée explose sur le passage de sa voiture. Marwan Hamadé reconstitue la scène avec précision : la manœuvre de son chauffeur, l’agent des FSI tué à l’arrière, une médaille miraculeuse retrouvée dans les débris…
Vient ensuite sa convalescence, en chaise roulante, adoucie par la présence de sa femme Vanda, puis l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005, la Révolution du Cèdre, et l’élimination de plusieurs compagnons de route…
Hamadé voit dans ces assassinats la marque d’une même machine, celle d’un axe iranien qu’il rend responsable d’avoir précipité la région dans l’une de ses plus graves calamités depuis les Mongols. Le témoignage devant le Tribunal spécial pour le Liban, à La Haye en 2013, à la fois comme victime et comme témoin, procès-verbaux à l’appui, en constitue le prolongement judiciaire, avec les développements consacrés aux « faux témoins » et aux accusations destinées à discréditer les preuves.
Des portraits saisissants
L’un des plaisirs de ce livre, qui contient plusieurs révélations et comporte un cahier de photos, réside dans sa galerie de portraits. De nombreux personnages connus y défilent comme autant de témoins d’une époque : Ghassan Tuéni, Walid Joumblatt, Rafic Hariri, Amin Gemayel, Samir Frangié, Moussa Sadr, Hassan Nasrallah, Yasser Arafat, Hafez et Bachar el-Assad, Kadhafi, plusieurs monarques du Golfe, mais aussi François Mitterrand, George W. Bush, Jacques Chirac, François Hollande, Bernard Kouchner ou le nouveau président syrien Ahmed el-Chareh…
Ces portraits ne sont jamais totalement détachés de la mémoire personnelle de l’auteur qui réunit souvenirs, propos et anecdotes pour mieux cerner la personnalité de chacun…
Culture et francophonie
Mais ce livre ne serait pas ce qu’il est sans l’attachement affiché de l’auteur à la culture et à la francophonie. La partie consacrée à la redécouverte du Liban par la culture rappelle que sa vie ne fut pas seulement ponctuée de violence. On y retrouve le conférencier, le membre du Conseil stratégique de l’Université Saint-Joseph, le défenseur de l’éthique, ainsi que l’initiateur de l’inoubliable exposition Liban, l’autre rive à l’Institut du monde arabe.
Fort de sa double appartenance à l’arabité et à la francophonie, et de sa passion pour la culture, Hamadé oppose ainsi à la logique des armes celle du dialogue, de la connaissance et de la transmission…
Une région volcanique
Les dernières parties élargissent encore la perspective. Hamadé lit le Proche-Orient à travers une lutte séculaire entre l’empire perse et la revanche sunnite, lecture qu’il applique aux bouleversements provoqués par les guerres de Gaza et du Liban.
Il revient notamment sur l’explosion des bipeurs en 2024, la mort de Hassan Nasrallah et la chute des Assad. « Tous ceux qui s’en sont pris à Rafic Hariri, Samir Kassir, Georges Hawi, Élias el-Murr, May Chidiac, mon neveu Gebran Tuéni, Pierre Gemayel, et mes autres compagnons du 14 Mars, ceux-là ne sont plus, comme foudroyés par une justice divine, qui est allée bien au-delà des sentences à perpétuité rendues à La Haye par le TSL », constate-t-il.
Le début de 2025 lui paraît alors porteur d’espoir avec l’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République et la formation du gouvernement de Nawaf Salam, avant que la fragilité du contexte régional ne vienne tempérer cet optimisme…
L’intérêt de ce livre passionnant tient à cette proximité rare de l’auteur avec les événements, mais aussi à ses partis pris assumés. À travers son parcours, le lecteur découvre un Liban vu de l’intérieur, avec ses blessures, ses déceptions et la nostalgie d’une époque où l’on savait encore vivre ensemble. Ainsi, Hamadé livre moins une rétrospective du Liban contemporain que l’histoire d’un homme qui en a connu les heures de miel, traversé les années de sang et continue, non sans inquiétude, de s’interroger sur son avenir.