Le point de vue de...

Ode au livre imprimé


Ode au livre imprimé

D.R.

C’est une ode et non une élégie que je rédige, mû par la ferme conviction que le papier et l’encre, tout autant que le contenu, font le livre, et que ce support physique, au contact souvent sensuel, survivra à la déferlante des liseuses électroniques. Si, dans La Guerre éternelle, mais dans un autre contexte, Olivier Rolin en parle au passé – « c’était un monde de l’écrit, de papier et d’encre » –, j’ose croire que la conjugaison au présent et au futur reste possible. Le livre physique (tablettes d’argile, papyrus, parchemins, papier, etc.) a enjambé les millénaires pour nous parvenir, en survivant à trois des éléments naturels fondamentaux qui sont ses pires ennemis : l’eau, le feu et l’air ; il est encore là quand les vandales, les pilleurs et les ignorants sont passés et ont disparu sans laisser de trace.


La ligne de partage ne s’établit pas entre les lecteurs de livres et ceux qui ne lisent pas, mais elle est tracée au sein même de la vaste communauté des lecteurs, entre ceux qui s’attachent, parfois de manière fétichiste, toute honte bue, au livre imprimé, et ceux qui, froids et détachés, parviennent à lire sur une tablette. Ceux-là lisent-ils vraiment un livre ou simplement un texte ? Il est en effet des entités constituées de substances indissociables, ce qui n’est pas sans rappeler les fameuses disputes (disputatio) médiévales sur le corps et l’âme : le livre n’est pas le texte seul, le contenu, l’âme ; il est aussi le support de ce texte, le contenant, le corps. Le livre numérique, l’e-book, n’est pas le livre.


Une liseuse peut contenir jusqu’à trente mille livres, soit des centaines de mètres linéaires d’étagères et plusieurs tonnes au sol. Pour les pragmatiques, la tablette permet d’importantes économies d’espace ; pour les amoureux du livre, ce sont autant d’amis qu’ils ne verront pas.


De la fragilité du texte détaché de son support papier


Détacher le texte de son support papier, ne l’appréhender qu’en défilé d’écrans numériques tout à fait identiques, c’est postuler que seul le texte compte et que l’imprimé, la couverture, la reliure, les couleurs, l’odeur, la blanche jeunesse puis le jaunâtre vieillissement des pages qu’on n’a pas vues se faner, leur bruissement entre les doigts, la fréquentation des bibliothèques et des librairies, le halo réglable des lampes de lecture, tout ceci est sans importance aucune.


C’est dire aussi qu’il n’est pas nécessaire de flâner dans une librairie et qu’il est possible de faire abstraction de la beauté d’une couverture, du chatoiement des couleurs, du tri opéré par le libraire, des petites fiches de lecture qu’il dispose parfois, du résumé aguichant de la quatrième de couverture. C’est admettre que le texte d’un auteur a la même valeur d’attraction première, qu’il soit publié par telle maison d’édition ou par telle autre, en format de poche ou de luxe, sur feuille de bible ou sur papier râpé. En bref, c’est affirmer que le monde est glacé, que le choix d’un livre est un exercice purement cérébral, et que le coup de foudre, causé par une caractéristique physique, ne peut survenir.


Le livre et la mémoire


La mémoire a besoin de repères. Elle les trouve dans le livre imprimé, dont les pages se succèdent sans se ressembler. Ceci n’est pas le cas pour la tablette, la dématérialisation effaçant tous les points d’appui et rendant difficile le processus d’appréhension et de stockage durable. Ce qui est sur l’écran souvent reste sur l’écran, et la passerelle vers la mémoire humaine est ténue.


Il n’est pas inutile de relever que les livres achetés en 1990 répondent fidèlement présents quand ils sont aujourd’hui sollicités par leurs propriétaires, alors que les textes écrits sur les supports disponibles à la même époque sont devenus pratiquement inaccessibles, avalés par le trou noir de l’évolution informatique : qui se souvient encore de DOS, WordPerfect, Floppy, Zip, etc. ? Ils relèvent tous de l’archéologie, alors que les livres de notre jeunesse, chargés de notes et de surlignements, nous accompagnent fidèlement sur le chemin du temps qui passe et nous survivront probablement, comme vivent auprès de nous les livres de nos parents et grands-parents, qui ont constitué les solides fondations de nos bibliothèques.


Il est plaisant de penser, et ceci relève aussi de la mémoire, que nous léguerons des milliers de livres, personnalisés et aimés, qui rappelleront notre existence et nos choix, et non pas une tablette fatiguée, à l’écran usé et sali, qui finira orpheline dans le tiroir d’un meuble oublié ou dans l’une de ces immondes décharges non traitées qui défigurent nos rivages et nos campagnes et empoisonnent nos vies.

C’est une ode et non une élégie que je rédige, mû par la ferme conviction que le papier et l’encre, tout autant que le contenu, font le livre, et que ce support physique, au contact souvent sensuel, survivra à la déferlante des liseuses électroniques. Si, dans La Guerre éternelle, mais dans un autre contexte, Olivier Rolin en parle au passé – « c’était un monde de l’écrit, de papier et d’encre » –, j’ose croire que la conjugaison au présent et au futur reste possible. Le livre physique (tablettes d’argile, papyrus, parchemins, papier, etc.) a enjambé les millénaires pour nous parvenir, en survivant à trois des éléments naturels fondamentaux qui sont ses pires ennemis : l’eau, le feu et l’air ; il est encore là quand les vandales, les pilleurs et les ignorants sont passés et ont disparu sans...
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