D.R.
Dans nombre de positions libanaises domine un discours qui occulte l’existence de politiques israéliennes propres à l’égard du Liban et de la région. Il les réduit à de simples réactions, qu’il serait toujours possible d’éviter. Ce discours répond à une thèse inverse, défendue par le Hezbollah, selon laquelle Israël n’aurait jamais besoin de prétexte pour déclencher ses agressions.
L’histoire des guerres israéliennes au Liban montre pourtant la fragilité de ces deux discours. Il n’est pas toujours vrai qu’Israël n’ait besoin d’aucun prétexte pour attaquer. Toute force libanaise responsable devrait donc chercher, autant que possible, à éviter les confrontations militaires. Leurs coûts humains et matériels ont toujours été considérables, d’autant que l’impunité israélienne demeure largement assurée.
Mais l’inverse n’est pas plus exact. Israël n’agit pas seulement en réaction à ses ennemis. Une telle lecture méconnaît les logiques d’un État fondé sur l’occupation, l’expansion coloniale et la « dissuasion » par l’infliction périodique de pertes massives. Il s’agit de maintenir le voisinage dans la crainte, menacé par sa suprématie militaire.
Une histoire guerrière
Après le nettoyage ethnique commis en Palestine en 1948, suivi de la première confrontation entre Israël et les armées arabes – ainsi que d’un premier massacre à Houla, dans le Sud-Liban –, Israël mena en 1956 une guerre contre l’Égypte en soutien à l’agression franco-britannique. Son objectif était clair : frapper le plus grand État arabe et empêcher son affirmation comme puissance régionale.
En 1967, alors qu’il disposait déjà de l’arme atomique, Israël lança sa guerre éclair sous couvert de prétextes préventifs. Il occupa Jérusalem-Est, la Cisjordanie, Gaza, le Sinaï, le Golan et les fermes de Chebaa, propriétés de Libanais situées en territoire syrien.
Entre la fin des années 1960 et 1978, Israël attaqua l’aéroport de Beyrouth, au motif que des combattants palestiniens y seraient passés avant d’opérer à Athènes. Il assassina aussi des intellectuels et politiques, dont le romancier Ghassan Kanafani, et bombarda des localités du Sud en « représailles » à des opérations menées à travers la frontière.
Il faut toutefois rappeler que la lutte armée palestinienne à partir du Liban ne commença qu’après vingt ans d’exil forcé et d’échec des solutions politiques, notamment de la résolution onusienne 194 de 1949 sur le droit au retour.
Après le déclenchement de la guerre civile libanaise en 1975 et l’intervention syrienne, Israël arma des milices qui devinrent ensuite l’Armée du Liban libre, puis l’Armée du Liban-Sud. Cette séquence fut marquée par les invasions de 1978 et 1982, le siège de Beyrouth, la création de la bande frontalière occupée, le départ des combattants palestiniens et l’émergence du Hezbollah. Après plusieurs années durant lesquelles la gauche libanaise avait porté la résistance à Israël, le Hezbollah, armé par la République islamique d’Iran, en devint la principale force jusqu’à la libération en 2000.
Israël et le « nouveau Moyen-Orient »
Après 2000, puis après la fin de l’hégémonie syrienne en 2005, le Hezbollah conserva ses armes contre la volonté d’une large partie des Libanais.
La guerre de 2006, déclenchée afin de capturer des soldats israéliens pour les échanger contre des prisonniers libanais, survint alors que le programme nucléaire iranien occupait le centre des tensions internationales. À partir de 2012, le Hezbollah envoya ses combattants en Syrie pour y renforcer le régime et préserver sa ligne d’approvisionnement en armes. Les Israéliens l’y bombardèrent à maintes reprises.
En octobre 2023, le parti annonça une « guerre de soutien » à Gaza. Il ne sut pas en sortir avant l’escalade israélienne en septembre 2024. Celle-ci provoqua de vastes destructions et de lourdes pertes humaines. Elle entraîna aussi l’assassinat du secrétaire général du Hezbollah et de plusieurs de ses cadres.
Malgré cela, le Hezbollah annonça en mars 2026 l’ouverture d’un nouveau front de soutien, cette fois à l’Iran. La guerre israélienne, qui ne s’était jamais réellement interrompue après le cessez-le-feu de novembre 2024, se transforma alors en guerre totale. Elle visa l’anéantissement de villages, frappa la banlieue sud et la capitale, et aboutit à l’occupation d’une vaste zone dynamitée et vidée de sa population.
Mais ce récit ne suffit pas. Depuis longtemps, Israël préparait sa prochaine guerre libanaise. Il avait mobilisé des budgets considérables, ainsi que des programmes de drones et d’intelligence artificielle, infiltré le Hezbollah et mis en place l’opération des bipeurs. Tout indique que l’option militaire contre le parti était envisagée en cas d’un conflit avec l’Iran, appelé à éclater dès que Téhéran se rapprocherait du nucléaire militaire.
Que faire ?
Il faut d’abord reconnaître qu’Israël veut imposer son hégémonie dans le cadre d’un projet régional annoncé par Netanyahou sous le nom de « nouveau Proche-Orient ». Ce projet comprend l’expansion militaire en Syrie et le renforcement des alliances de Tel-Aviv avec l’Inde, les Émirats, Chypre et la Grèce. Il vise aussi à contraindre Beyrouth à une coordination sécuritaire, sans engagement de retrait total ni garantie du retour des déplacés.
Le Liban entre donc dans une phase d’extrême difficulté. Il ne pourra y faire face sans une nouvelle diplomatie, tournée vers les États de la région – l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Qatar, la Turquie et le Pakistan –, mais aussi vers l’Europe, la Chine, le Japon, le Brésil et d’autres puissances. Miser sur Donald Trump seul pour un cessez-le-feu ne serait qu’une illusion.
Il faut également engager un dialogue interne, afin de permettre à l’armée de monopoliser graduellement les armes et d’assurer seule la sécurité du pays.
Enfin, le Liban doit adhérer à la Cour pénale internationale et préparer des plaintes auprès de la Cour internationale de Justice. Cette démarche permettrait de poursuivre Israël pour ses crimes et d’en faire un instrument de pression politique et juridique.
Certains jugeront ces perspectives irréalistes. Mais la « réalité » à laquelle on se résigne aujourd’hui ne permet ni d’arrêter la guerre, ni de contenir les tensions internes, ni d’étendre l’autorité de l’État comme il le faudrait…