Le point de vue de... Le point de vue de Ziad Majed

Pourquoi une « question israélienne » s’impose au Liban au-delà d’un accord ou d’une guerre ?

Depuis plusieurs années, la place d’Israël dans le Proche-Orient ne peut plus être pensée à travers le seul prisme de ce qui fut longtemps qualifié de « conflit israélo-palestinien » et de ses débordements. Les guerres successives, l’évolution des rapports de force régionaux, les interventions et les assassinats, ainsi que l’appui constant des puissances occidentales ont progressivement conféré aux actions israéliennes une portée qui excède largement le territoire de la seule Palestine historique.

C’est ce « changement d’échelle » qui conduit à déplacer les termes mêmes dans lesquels le « problème » a historiquement été formulé. Il devient désormais possible de parler d’une « question israélienne ». L’expression désigne moins un conflit circonscrit qu’un ordre régional fondé sur une hégémonie militaire et un statut d’exception qui soustrait largement Israël aux mécanismes du droit international pourtant censés s’appliquer aux autres États du monde.

Violence et impunité

Si la Palestine demeure au cœur de cette question, au regard du génocide en cours à Gaza, de la colonisation et des tentatives d’annexion en Cisjordanie, et de la domination raciste instaurée depuis la Nakba entre le Jourdain et la Méditerranée, celle-ci constitue également une « affaire » libanaise et, plus largement, arabe. Au fil des décennies, invasions, déplacements forcés et humiliations ont profondément marqué les sociétés concernées et façonné leurs imaginaires politiques, tout particulièrement dans le sud du Liban, aujourd’hui en partie occupé, écocidé et urbicidé. Comprendre Israël, les ressorts de sa puissance et les conditions qui en assurent la pérennité constitue dès lors une tâche pleinement politique : il s’agit non seulement d’analyser un État et ses stratégies, mais aussi de saisir les effets de sa puissance sur les pays qui lui sont confrontés.

Une telle compréhension suppose d’articuler au moins trois dimensions. La première est coloniale : celle d’un colonialisme de peuplement fondé sur l’appropriation violente du territoire et la déportation des populations. La deuxième est idéologique : le récit national israélien puise une part de la légitimité qu’il revendique dans une histoire biblique et dans une prétendue sacralisation du rapport à la terre. La troisième est mémorielle : la Shoah continue d’occuper une place centrale dans la conscience politique occidentale, et sa mémoire contribue, en partie, à la protection singulière dont bénéficie Israël. À cet agencement colonial, idéologique et symbolique s’ajoute enfin une supériorité militaire considérable, garantie par les États-Unis, qui donne à ces différentes dimensions leur traduction concrète dans la configuration régionale.

Sortir des impasses

Reconnaître l’ampleur de cette puissance agressive ne dispense cependant en rien les Libanais et les Arabes de leurs propres responsabilités. C’est même à partir de ce constat qu’il convient de distinguer la critique de la domination israélienne des usages politiques qui en ont été faits au Proche-Orient. Plusieurs pouvoirs ont longtemps invoqué la confrontation avec Israël pour pérenniser l’état d’exception, restreindre les libertés publiques et confisquer la vie politique. La moumâna‘a, ou l’ancien axe Téhéran-Damas, a ainsi érigé la « résistance » en fondement d’un ordre dans lequel dictature, corruption et sectarisme pouvaient se perpétuer au nom de l’affrontement avec l’ennemi extérieur. À l’autre extrême, certains adversaires de la moumâna‘a ont développé une « moumâna‘a inversée », un terme emprunté à l’intellectuel syrien Yassin al-Haj Saleh : une posture qui transforme parfois la modération en résignation devant la suprématie israélienne, voire en relativisation de ses crimes, par mépris de ses victimes ou sous prétexte de la nécessité de faire la paix avec lui.

Entre ces deux extrêmes demeure la tâche la plus difficile : élaborer une politique capable d’associer le rejet de la domination et de l’occupation à l’émancipation intérieure, et l’autodétermination des Palestiniens à la démocratisation des sociétés arabes. Souveraineté, liberté et justice peuvent dès lors s’inscrire dans un même horizon politique et relever d’une même exigence d’émancipation, alors que la situation tragique sur le terrain, l’impuissance et les impasses diplomatiques et politiques rendent plus urgente encore la formulation d’une telle perspective.

Pour le Liban, celle-ci implique que la souveraineté recherchée ne puisse signifier ni la soumission à une force armée confessionnelle intérieure – le Hezbollah – ni, par réaction, l’accommodement avec les atrocités israéliennes au nom d’un « réalisme » devenu le nouveau concept fétiche de certains responsables et courants politiques, confessionnels eux aussi. La souveraineté ne peut, dans cette perspective, être dissociée ni du monopole de l’État sur les armes et sur la décision de guerre et de paix, ni du refus de toute domination imposée de l’extérieur.

C’est précisément dans la construction de ce nouveau projet politique et culturel que réside donc l’un des défis majeurs de notre temps, du moins pour celles et ceux qui, au Liban et ailleurs, refusent simultanément le nihilisme guerrier, l’autoritarisme et la normalisation de la barbarie israélienne.

Depuis plusieurs années, la place d’Israël dans le Proche-Orient ne peut plus être pensée à travers le seul prisme de ce qui fut longtemps qualifié de « conflit israélo-palestinien » et de ses débordements. Les guerres successives, l’évolution des rapports de force régionaux, les interventions et les assassinats, ainsi que l’appui constant des puissances occidentales ont progressivement conféré aux actions israéliennes une portée qui excède largement le territoire de la seule Palestine historique.C’est ce « changement d’échelle » qui conduit à déplacer les termes mêmes dans lesquels le « problème » a historiquement été formulé. Il devient désormais possible de parler d’une « question israélienne ». L’expression désigne moins un conflit circonscrit qu’un ordre régional...
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