Le 16 juin dernier, Donald Trump a appelé le président syrien Ahmad al-Charaa à intervenir au Liban contre le Hezbollah. Il a affirmé qu’Israël n’était pas parvenu à en venir à bout, tout en reconnaissant que ses opérations contre les membres du parti « avaient tué de nombreux civils et détruit massivement des habitations ». L’ambassadeur américain en Turquie et envoyé spécial de Washington pour la Syrie, Tom Barrack, avait déjà tenu des propos semblables en 2025, allant plus loin encore lorsqu’il évoqua un retour au « Bilad al-Cham ».
Le 26 juin, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé l’accord-cadre signé par le Liban et Israël, présenté comme l’ouverture d’une voie diplomatique destinée à régler le conflit. Or cet accord, en l’état, ne garantit ni le retrait israélien total, ni le retour de tous les déplacés libanais, ni la reconstruction des dizaines de villages dynamités ou détruits. Il subordonne ces questions au désarmement du Hezbollah, lequel conditionnera à son tour toute discussion à un retrait israélien complet. S’y ajoute une atteinte flagrante au droit international, puisqu’il impose au Liban « l’arrêt de tous les actes hostiles ou négatifs dans les enceintes politiques ou juridiques internationales », contribuant ainsi à préserver l’impunité israélienne, alors même que ses crimes sur le sol libanais sont filmés, documentés et analysés.
Au-delà de la démence politique et du mépris du droit que révèlent ces appels et cet accord, trois éléments majeurs s’en dégagent.
Le premier est que cette administration américaine ne considère manifestement pas le Liban comme un « État définitif ». À vrai dire, Trump ne semble tenir que peu d’États pour définitifs. Il a déjà évoqué l’annexion du Canada et du Groenland, ainsi que la prise de contrôle du pétrole vénézuélien après l’enlèvement du président Maduro. Il ne voit pas davantage d’obstacle à ce que Vladimir Poutine s’empare d’une partie de l’Ukraine. Sans oublier, bien sûr, que Trump a déclaré vouloir « prendre » Gaza afin d’en faire la « Riviera de la Méditerranée orientale », répétant qu’elle deviendrait une propriété américaine.
Le deuxième élément tient aux pressions exercées récemment par la Maison Blanche sur le Premier ministre israélien Netanyahou, afin qu’il se contente du niveau de guerre, de massacres et d’occupation déjà accompli, et qu’il respecte l’entente conclue avec l’Iran à l’approche des élections américaines de mi-mandat. Celles-ci exigent une stabilité économique, intérieure autant que mondiale, ainsi que la mise en scène d’un arrangement avec Téhéran que Trump entend présenter comme radicalement différent de celui d’Obama qu’il a annulé en 2018, et consacrer comme une victoire américaine – alors même qu’aucune de ses clauses ne traduit un tel accomplissement.
Ce récit victorieux se trouve toutefois fragilisé par les critiques des responsables israéliens exprimant leurs frustrations. Une conviction semble en outre s’enraciner à Washington : Netanyahou aurait entraîné les Américains dans la guerre coûteuse sur la base de mensonges et de rapports promettant des succès, dont l’inanité apparaît désormais au grand jour. L’avertissement du vice-président américain J. D. Vance aux Israéliens, lorsqu’il leur a rappelé que 65 % de leurs armes étaient américaines et financées par les contribuables des États-Unis, et que Trump demeurait le seul dirigeant au monde à les soutenir, révèle l’ampleur de l’irritation suscitée par Tel Aviv.
Le troisième élément est que Netanyahou, en se pliant temporairement à la volonté de Trump sur l’Iran, a obtenu en contrepartie de préserver, voire de renégocier, sa marge de manœuvre au Liban. Il y a ainsi repris l’initiative, tout en reléguant au second plan les appels américains à une « intervention » de Damas.
Tout cela appelle des efforts diplomatiques libanais soutenus, même après la signature de l’accord-cadre. Le Liban a aujourd’hui plus que jamais intérêt à coordonner son action avec l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte, la Turquie et le Pakistan – ce nouvel axe régional qui a joué un rôle actif dans la fin de la guerre du Golfe – plutôt que de s’en remettre à la seule volonté de Trump. Il lui faut également renforcer ses échanges avec la France et les grandes puissances, y compris la Chine, afin d’améliorer ses conditions dans la deuxième phase des négociations, au-delà des zones pilotes, concernant le retrait israélien complet des territoires occupés, le déploiement de l’armée libanaise, la reconstruction et le retour des déplacés.
Le Liban doit aussi intensifier ses contacts avec la Syrie – dont le président a « poliment » rejeté la demande de Trump – afin de faire face aux nombreux défis communs : l’occupation israélienne d’une partie du sud des deux pays, la délimitation des frontières dans la Békaa et au Nord selon les principes de souveraineté, la clarification officielle et légale du statut des fermes occupées de Chebaa – propriétés de Libanais mais situées, selon les cartes des Nations unies, à l’intérieur de la Syrie –, l’activation des mécanismes de libération des détenus, ainsi que la préparation d’ententes économiques capables d’aider les deux pays à attirer les investissements, à mobiliser les fonds nécessaires à la reconstruction et à organiser le retour sûr des réfugiés.
Enfin, le Liban – son gouvernement comme ses forces politiques, notamment le Hezbollah – doit engager un nouveau processus politique interne, seul à même d’apaiser les tensions confessionnelles aggravées par la guerre et de mettre fin aux campagnes de provocation, d’invectives et d’accusations, désormais absurdes face à la ruine et à la catastrophe qui ont frappé le sud du pays et sa population.
Se contenter de répéter des slogans, de prétendre des succès diplomatiques ou militaires, et de reconduire des paris dont tous les développements ont démontré l’échec ne bâtira pas un État, ne réunira pas les armes sous une autorité légitime et ne protégera aucune frontière.