L’artiste français JR utilise un smartphone devant son installation « DILUVIUM » à la Bibliothèque apostolique du Vatican, le 14 septembre 2026. Photo d'illustration Vincenzo Livieri / Reuters
Les fabricants indépendants de téléphones et d’ordinateurs portables — qui vivent généralement de niches négligées par les grands groupes — repensent leurs produits, testent les puces qu’ils reçoivent pour détecter d’éventuelles contrefaçons et répercutent les surcoûts, alors qu’une pénurie de mémoire, qui devrait selon eux durer jusqu’en 2027, met sous pression les segments les plus abordables du marché des appareils électroniques.
« C’est la disponibilité, et non le prix, qui constitue la principale contrainte », ont déclaré les dirigeants de trois entreprises contactées par Reuters. « Si vous n’avez pas d’allocation, vous êtes de toute façon hors-jeu », a déclaré Raymond van Eck, directeur général du fabricant néerlandais de téléphones réparables Fairphone, vendus à moins de 1 000 dollars et dont l’argument principal de vente est la durée de vie et les mises à jour logicielles. En 2025, la société revendique près de 150 000 smartphones vendus, là où les géants Samsung ou Apple écoulent plus de 200 millions d’appareils.
Dans le domaine des smartphones, ce constat est également partagé par Jolla, qui se présente comme une alternative européenne aux géants du secteur. Le fabricant finlandais, fondé par d’anciens ingénieurs de Nokia, mise notamment sur son propre système d’exploitation basé sur Linux et axé sur la protection des données. La société, qui s’est lancée fin 2025, a pour l’instant livré 5 000 appareils. Le fabricant américain d’ordinateurs portables modulaires et réparables Framework estime lui aussi que la problématique dépasse le seul marché des smartphones.
Le directeur général du fabricant de mémoires SK Hynix a déclaré en juillet que 2027 serait « la pire année de l’histoire du secteur » du point de vue de l’approvisionnement, la demande devant dépasser les capacités de production au-delà de 2030. Le cabinet Counterpoint Research prévoyait en juin que les livraisons mondiales de smartphones reculeraient de 13,9 % cette année, à 1,08 milliard d’unités, soit la plus forte baisse annuelle jamais enregistrée. Cette tension ne concerne pas uniquement les fabricants indépendants mais les touche plus durement : la hausse du coût de la mémoire menace en effet la rentabilité des téléphones d’entrée de gamme.
Le rythme de la hausse ralentit
TrendForce prévoit une hausse de 13 à 18 % des prix contractuels de la mémoire volatile conventionnelle (DRAM) au cours de ce trimestre, contre 93 à 98 % au premier trimestre.
Jolla a indiqué que le prix de son ensemble combinant stockage et mémoire DRAM avait atteint un pic fin mars et s’était depuis stabilisé, contrairement aux prévisions du printemps qui tablaient sur un doublement des prix à l’automne. « Nous en sommes bien sûr très heureux, pour le moment », a déclaré son directeur général, Sami Pienimäki, qui ne s’attend pas à une normalisation de l’approvisionnement avant 2028.
« Lorsque les prix flambent, les vendeurs répercutent les hausses », a encore expliqué Sami Pienimäki.
S'adapter pour survivre
La mémoire peut représenter près de 60 % du coût des composants d’un téléphone vendu autour de 400 dollars, selon van Eck. Chaque entreprise répercute ces coûts différemment : Framework ajuste par exemple rapidement ses prix au fur et à mesure de la hausse de ses coûts, Jolla propose une mise à niveau payante de la mémoire, tandis que Fairphone n’a pas augmenté ses prix.
L’ampleur du déséquilibre est apparue clairement à la fin de l’année dernière, a expliqué Nirav Patel, directeur général de Framework. Cela a poussé « tout le monde à essayer d’obtenir autant d’approvisionnement et de stocks que possible, aussi rapidement que possible », ce qui a aggravé la pénurie. Faute de moyens suffisants pour constituer des stocks importants, Framework passe des commandes non annulables longtemps à l’avance, sans connaître le prix final, les délais de livraison ou les volumes.
Jolla a conçu deux variantes de carte mère afin de pouvoir remplacer son ensemble de mémoire et de stockage par des puces distinctes. La société soumet à des tests intensifs des échantillons provenant de chaque lot reçu, afin de vérifier que les puces sont neuves et non des composants reconditionnés revendus comme neufs. Framework a, pour sa part, rendu la mémoire modulaire dès le départ ; ses clients peuvent désormais installer de la mémoire récupérée sur d’anciens appareils.