Annuellement organisé par la Fondation Samir Kassir, en mémoire du célèbre intellectuel et journaliste assassiné, le Beirut Spring Festival, qui se tient habituellement, comme son nom l’indique, entre fin mai et début juin, a décalé ses dates cette année en raison des circonstances. Mais pas question de renoncer à sa mission : offrir aux Libanais, et aux jeunes en particulier, des événements artistiques et culturels de qualité, en entrée libre.
Pour cette 18e édition, exceptionnellement reportée de juin aux mois d’août et de septembre, et cofinancée par l’Union européenne, le Festival du printemps de Beyrouth met à l’honneur la mémoire, l’histoire et le patrimoine du Liban à travers trois projets pluridisciplinaires.
Au programme, trois rendez-vous donc qui s’échelonneront du lundi 24 août au samedi 26 septembre, principalement à Beyrouth, avec une brève incursion à Tripoli. Et qui proposeront de découvrir trois œuvres de trois artistes libanais qui abordent l’histoire du pays à travers des formes et des approches artistiques différentes. Mais que relie une même nécessité à sonder le passé fragmenté du pays et à explorer la capacité de l’art à préserver, questionner et réactiver une mémoire collective menacée d’effacement.
Des témoignages de l’occupation syrienne recueillis auprès des communautés du Nord dans le documentaire et l’exposition d’Omar Khaled, au patrimoine meurtri par l’explosion du port de Beyrouth en 2020, réactivé dans une installation-film et un concert de Soula Saad, en passant par l’histoire moderne oubliée de la capitale, retracée par Alfred Tarazi, chaque projet revisite des fragments d’archives, de récits et de patrimoine menacés d’oubli, pour les transformer en une mémoire culturelle commune.
« Échos du Nord : la mémoire tue » de Omar Khaled

Le premier projet (programmé le lundi 24 août, au Metropolis, Beyrouth, puis le samedi 29 août, à Beit el-Fann, Tripoli, de 18h à 21h30) s’attache ainsi à faire ressurgir, à travers la parole et les images, une mémoire du Nord du Liban longtemps restée dans l’ombre.
Documentaire et exposition photographique, « Échos du Nord : la mémoire tue » fait émerger un pan méconnu de la mémoire collective libanaise : les expériences vécues par les communautés du nord du Liban durant la guerre civile et les années de présence syrienne, entre 1975 et 1986. À travers les témoignages de seize personnes, habitants de Tripoli et de villages du Akkar, le film restitue une guerre vécue au-delà des lignes de front : peur des postes de contrôle, disparitions, déplacements, difficultés économiques, contrôle politique et érosion progressive des repères du quotidien. Une attention particulière est portée aux expériences des femmes et à la transmission, ou à l’effacement, de cette mémoire entre les générations. Témoignages, photographies d’archives, coupures de presse, cartes et reconstitutions cinématographiques composent un travail à la croisée du cinéma, du journalisme et de l’histoire orale. Le projet est complété par « Wall of Memories », une exposition de photographies originales, dont certaines ont été colorisées grâce à l’intelligence artificielle.
« A Lover’s Manifesto P2 : A Lebanese Experiment » d’Alfred Tarazi

Avec Alfred Tarazi, c’est une autre strate de cette mémoire qui ressurgit : celle d’une Beyrouth moderne, foisonnante et aujourd’hui largement oubliée.
Dans cette installation mêlant film et projection animée (à découvrir entre le mardi 15 et le dimanche 20 septembre, de 18h à 21h, au studio Alfred Tarazi, à Dora), l’artiste retrace l’histoire de Beyrouth et les métamorphoses de la ville, de l’émergence de la modernité au XIXe siècle à l’invasion israélienne de 1982. L’œuvre s’attarde particulièrement sur ce que l’artiste appelle « l’expérience libanaise », de 1920 à 1958, période durant laquelle Beyrouth s’affirme comme un laboratoire de la modernité arabe. Des milliers d’images et de documents issus de journaux et magazines libanais, d’archives culturelles, de collections privées et de fonds de l’Institut d’études palestiniennes, de l’Université américaine de Beyrouth et de l’Université Saint-Esprit de Kaslik sont assemblés, animés et montés pour former une vaste histoire visuelle de la capitale. À travers ces fragments, Tarazi explore les nouvelles formes de liberté, d’expression politique et de désir nées avec la modernité, mais aussi la manière dont ces aspirations se sont progressivement mêlées à la violence et à la guerre.
« Échos d’un patrimoine urbain oublié… en C mineur » de Soula Saad et Anwar Bizri

De la mémoire des hommes à celle des lieux, le troisième projet (se tient du 24 au 26 septembre, de 18h à 21h, à l’ALBA, Sin el-Fil) s’attache à faire entendre les traces d’un patrimoine beyrouthin profondément marqué par la double explosion du 4 août 2020.
Réalisée par Soula Saad avec le compositeur et pianiste Anwar Bizri, cette œuvre multimédia croise film documentaire, piano en direct, musique vocale, poésie et danse pour raconter le patrimoine de Beyrouth à travers la destruction, la mémoire et la renaissance. Le film suit les traces laissées dans les quartiers historiques par la double explosion du port, le 4 août 2020, et le travail de celles et ceux qui œuvrent depuis à leur réhabilitation : architectes, artisans, associations, bénévoles et habitants. De la restauration du quartier Gholam à celle de la Maison bleue, il témoigne d’un effort qui vise autant à reconstruire les bâtiments qu’à faire revivre les communautés qui les habitent.
Au cœur du dispositif, un piano endommagé retrouvé dans les ruines d’un immeuble de trois étages devient le fil conducteur de l’œuvre. Tandis que des pianistes tentent de lui redonner voix, la composition d’Anwar Bizri transforme l’instrument meurtri en témoin d’une ville blessée et en métaphore d’une mémoire qui persiste. Images, musique, voix, poésie et mouvement se répondent ainsi pour interroger ce qui demeure, se transmet et peut renaître.

