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Nos lecteurs ont la parole

Les symptômes d’un pays qui prétend guérir

Il y a des pays où il suffit d’observer les événements pour comprendre ce qui se passe.

Et puis il y a le Liban.

Dans mon petit pays, comprendre est devenu un exercice à part entière. Les faits n’y apparaissent presque jamais seuls. À peine surgissent-ils qu’ils sont saisis par les partis, découpés, interprétés, puis transformés en armes dans la guerre permanente des récits.

Une affaire n’est plus examinée pour elle-même. On ne demande plus simplement ce qui s’est passé, qui en porte la responsabilité et comment réparer les conséquences. On cherche d’abord quel camp est accusé, quel camp accuse et quel autre dossier pourra être invoqué pour rétablir l’équilibre entre les fautes.

C’est ainsi que commence le brouillage.

Vous critiquez un parti, et l’on vous répond en parlant d’un autre. Vous dénoncez une faute, et l’on vous rappelle une faute plus ancienne ou plus grave. Vous demandez des comptes, et l’on vous répond : « Oui, mais eux ? »

Ce « whataboutisme » ne réfute pas la critique ; il la déplace. Il ne cherche pas à établir l’innocence de celui que l’on accuse, mais à prouver que son adversaire n’est pas plus innocent que lui.

La faute n’est donc jamais jugée en elle-même. Elle n’existe plus que par comparaison.

Peu à peu s’installe alors une forme de responsabilité conditionnelle : je reconnaîtrai les fautes des miens lorsque tu reconnaîtras celles des tiens. Chacun attend que l’autre commence. Et puisque personne ne commence, personne ne répond jamais de rien.

Ce mécanisme ne rend pas seulement les discussions pénibles. Il rend la réalité elle-même illisible. Les responsabilités se dissolvent dans une immense comptabilité des crimes, des trahisons et des humiliations passées. Chaque camp possède son histoire, ses victimes, ses héros et ses excuses. À toute accusation correspond une

contre-accusation ; à toute vérité, une vérité concurrente.

Le citoyen finit alors par ne plus savoir où regarder.

Et ce brouillage est activement entretenu par les partis. Chacun possède ses médias qui, au lieu d’éclairer les faits, organisent selon les intérêts, les sensibilités ou les appartenances de ceux qui les financent et les dirigent. Chacun montre une tête du monstre et dissimule le corps auquel elle appartient.

Car derrière leurs affrontements, ces partis que l’on nous présente comme des ennemis irréconciliables participent souvent à la survie d’un même système.

Ils se disputent les responsabilités, mais partagent l’impunité.

Ils s’accusent mutuellement de paralyser l’État, mais prospèrent ensemble dans sa paralysie.

Ils mobilisent leurs partisans les uns contre les autres, puis se retrouvent lorsque les fondements du système qui les protège sont menacés.

J’en suis venu à voir ce système comme une hydre. Une dictature à plusieurs têtes.

Chaque tête parle un langage différent. Chacune prétend défendre une communauté, une mémoire, une peur ou une résistance. Chacune accuse les autres têtes d’être la cause du désastre. Mais toutes demeurent attachées au même corps : celui du clientélisme, de la captation des institutions, de l’impunité et de l’épuisement du citoyen.

Une dictature classique possède un visage que l’on peut identifier. La nôtre en possède plusieurs. Elle peut même donner l’illusion du pluralisme, puisque ses différentes têtes s’opposent bruyamment. Mais leurs conflits contribuent eux-mêmes à préserver le corps commun : tandis que nous débattons pour savoir laquelle est la plus coupable, l’hydre, elle, continue de vivre.

Dans un tel système, comment savoir si quelque chose change réellement ? Comment distinguer une rupture véritable d’une simple redistribution des rôles ? Comment reconnaître le renouveau lorsque ceux qui l’annoncent sont parfois les mêmes qui ont participé à l’ancien ordre, ou lorsqu’ils en reproduisent les pratiques, les alliances et les réflexes ?

C’est précisément parce qu’il m’était devenu difficile de répondre à ces questions que j’ai décidé de ne plus juger le pays à ses discours.

Je suis médecin.

Et un médecin sait que lorsque le récit devient confus, contradictoire ou trompeur, il faut revenir aux signes objectifs. Un patient peut affirmer qu’il va mieux. Son entourage peut s’en convaincre. On peut changer son apparence, améliorer sa présentation, masquer sa fatigue. Mais certains symptômes ne mentent pas.

Depuis le début de la crise, j’ai donc choisi d’en suivre deux : la crise bancaire et l’enquête sur l’explosion du 4-août.

Je me suis promis que tant que ces deux dossiers n’avanceraient pas réellement, je considérerais que rien d’essentiel n’avait changé, quels que soient les discours, les nominations, les cérémonies ou les promesses de renouveau.

Pourquoi ces deux dossiers ? Parce qu’ils concentrent presque toutes les pathologies du système.

Sur ces deux dossiers, jusqu’au jour où j’écris ces lignes, le constat demeure brutal.

L’enquête sur le 4-Août est close depuis le mois de mars. Et depuis, nous attendons un acte d’accusation qui ne sort pas. Il est prêt. Il n’est pas publié. Sans justification légale, sans explication, sans que personne ne s’en déclare responsable. Six ans après, à la veille de la commémoration, les familles attendent encore.

Quant aux banques, six ans après l’effondrement, il n’y a toujours aucun accord avec le Fonds monétaire international, toujours aucune loi, et la seule question qui compte – qui paiera les pertes – reste sans réponse. On discute des articles pendant des mois et l’on repousse celui qui décide de tout. Non pas faute d’avoir tranché : pour éviter de trancher. Car répondre à cette question, ce serait désigner ceux que le système est précisément fait pour protéger.

Rien qui soit à la hauteur de l’effondrement bancaire.

Rien qui soit à la hauteur de l’explosion du 4-Août.

Rien qui permette de croire que les mécanismes de protection, de blocage et d’impunité ont véritablement disparu.

Et remarquez ce que ces deux immobilités ont en commun. Dans un cas, une décision prête que l’on ne publie pas. Dans l’autre, une décision que l’on refuse de prendre. Nul ne s’y oppose ouvertement, nul ne l’assume, nul n’en répond : la chose, simplement, n’advient pas. Le blocage a perdu son visage. L’hydre a appris à bloquer sans que personne ne bloque.

Et pourtant, une impression de renouveau s’installe. Les mots changent. Le ton change. Les mises en scène changent. On nous parle d’une nouvelle étape, d’un nouvel élan, parfois même d’une renaissance.

Mais les mêmes visages demeurent souvent. Et lorsque les visages changent, ce sont encore les mêmes réseaux, les mêmes compromis, les mêmes réflexes et les mêmes dépendances qui réapparaissent.

Ce n’est pas encore un changement de système.

C’est un renouvellement cosmétique.

On change le maquillage, pas le visage.

On repeint les murs sans toucher aux fondations.

On proclame la guérison sans traiter la maladie.

Un médecin ne juge pas l’état d’un patient à la couleur de son pansement. Il regarde si la plaie se referme, si l’infection recule et si les fonctions vitales reprennent.

Or les deux plaies que j’ai choisi d’observer restent ouvertes.

Le jour où la crise bancaire sera réellement traitée, où les responsabilités seront établies et où les pertes ne seront plus abandonnées aux seuls déposants, quelque chose aura changé.

Le jour où l’acte d’accusation du 4-Août sera publié et où le procès pourra s’ouvrir librement jusqu’à la vérité et la justice, quelque chose aura changé.

Ce jour-là, je serai le premier à parler de renouveau.

D’ici là, je ne vois qu’une hydre passée sous le scalpel d’un chirurgien plasticien.

Dans ce pays, on a même connu des banques qui prêtaient de quoi se faire refaire le visage. Elles ont fini par le faire à l’échelle du pays entier, et sans nous demander notre avis.

Le résultat est plus présentable. La maladie, elle, est toujours là.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il y a des pays où il suffit d’observer les événements pour comprendre ce qui se passe.Et puis il y a le Liban.Dans mon petit pays, comprendre est devenu un exercice à part entière. Les faits n’y apparaissent presque jamais seuls. À peine surgissent-ils qu’ils sont saisis par les partis, découpés, interprétés, puis transformés en armes dans la guerre permanente des récits.Une affaire n’est plus examinée pour elle-même. On ne demande plus simplement ce qui s’est passé, qui en porte la responsabilité et comment réparer les conséquences. On cherche d’abord quel camp est accusé, quel camp accuse et quel autre dossier pourra être invoqué pour rétablir l’équilibre entre les fautes.C’est ainsi que commence le brouillage.Vous critiquez un parti, et l’on vous répond en parlant d’un autre. Vous dénoncez...
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