Un professeur de physique de Zahlé filme, en dix minutes, une explication du théorème de l’énergie cinétique qu’il aurait mis deux heures à monter il y a trois ans. Une élève de terminale à Tripoli génère, avec un outil gratuit, une série d’exercices corrigés que son manuel ne lui offre pas. Ces gestes existent déjà. Ils sont simplement isolés. C’est là, et non dans une énième réforme, que se joue l’avenir de l’école libanaise.
Le Liban a longtemps tiré une fierté légitime de son niveau éducatif. Mais un programme figé depuis les années 1980, bâti sur la mémorisation plutôt que sur l’analyse, ne suffit plus à justifier ce rang. L’éducation exige de l’agilité : la capacité de suivre ce qui change et de donner aux élèves les ressources les plus récentes et les plus efficaces. Notre système ne l’a pas. Nos enseignants et nos élèves, eux, l’ont toujours eue.
C’est cette identité-là – débrouillarde, inventive, habituée à combler les vides laissés par l’État – qui doit nous guider face à l’intelligence artificielle. Car l’IA change une donnée fondamentale : la technologie est désormais dans la poche de chaque citoyen, jeune ou vieux. La variable qui compte n’est plus le budget, c’est la volonté.
L’objection est évidente, et toute personne la formule avant même que je la pose : des enseignants payés une fraction de leur salaire d’avant 2019, des écoles sans électricité, des talents qui émigrent. Comment parler d’innovation dans ces conditions ? Justement. Quand les ressources manquent, la seule stratégie viable est celle qui les économise. Une vidéo créée une fois par un enseignant de Saïda peut servir dans une classe de Baalbeck. Un jeu de questions généré par un élève peut être repris par mille autres. L’effort n’est plus dispersé, il se multiplie. C’est le seul modèle de transformation qui coûte moins cher à mesure qu’il grandit.
Ne nous trompons pas de promesse : des vidéos générées par l’IA ne sauveront pas l’école à elles seules. Elles rendront les leçons plus vivantes, elles combattront cet ennui que trop d’élèves associent à la classe – mais leur véritable apport est ailleurs. Elles créent une base commune, un motif de collaboration entre écoles publiques et privées, entre Beyrouth et les régions, qui contournent la lourdeur administrative et redonnent l’initiative à ceux qui veulent agir. Les réformes officielles suivront, en parallèle ou en retard. Cela ne nous dispense pas de commencer.
Pendant ce temps, des pays comme les Émirats arabes unis intègrent déjà l’IA de manière stratégique dans leurs écoles. Le Liban ne rattrapera pas ces investissements en argent. Il peut les rattraper en initiative, à condition que son programme cesse d’être une statue et redevienne un organisme vivant.
Il n’est plus acceptable qu’un élève déteste les mathématiques parce qu’on les lui a présentées sans curiosité ni créativité. Les conditions des années passées ne l’ont pas aidé ; celles d’aujourd’hui, paradoxalement, le peuvent. Alors commençons par le plus simple : que chaque établissement identifie, cette année, un enseignant et deux élèves prêts à créer une ressource et à la partager hors de leurs murs. Le reste – la plateforme, la coordination, la reconnaissance – viendra de ce premier geste. Il ne dépend que de nous.
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