Le drapeau géant porté par des fidèles a la cause au cours de la marche du 4 aout 2026, au port de Beyrouth. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
La sixième commémoration de la double explosion au port de Beyrouth, qui a fait plus de 230 victimes et plus de 7 000 blessés en 2020, ne ressemblait pas exactement aux cinq précédentes. Si les rituels sont à peu près les mêmes, et si l’émotion est intacte, le funeste anniversaire s’accompagne cette année d’une promesse : celle de la publication de l’acte d’accusation dans un délai de 60 à 90 jours, comme l’avait annoncé précédemment le ministre de la Justice Adel Nassar. Outre un autre développement majeur : celui de l’échec des plaintes contre le juge en charge de l’enquête par les personnalités mises en causes, ce qui ouvre la voie à ce que justice soit enfin rendue.
La double explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020 était due à la déflagration de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium dans un hangar, après un incendie. La justice doit statuer sur la présence illégale de ces matières au port, tout comme sur les causes de l'explosion.
Cette lueur d’espoir transparaît dans les déclarations des parents de victimes et des participants à la marche habituelle, sans qu’elle n’efface la peur de la désillusion. « J’ai plus d’espoir cette année de voir la justice se réaliser », lâche Samia Matta, mère de Chadi Matta, caporal au département de la Sécurité de l’État affecté au port de Beyrouth et tué ce jour-là, dont elle serre fort le portrait contre sa poitrine. Elle ajoute : « Cela fait six ans que nous attendons ce moment. Je prie Dieu de ne pas me laisser quitter ce monde avant d’avoir su qui a tué nos enfants. »
La mère éplorée, rencontrée alors qu’une partie de la foule se rassemblait sur la place des Martyrs dès 16h, fait remarquer que « cette année, le 4 août tombe un mardi comme en 2020, j’espère que c’est un signe ».
Inconsolable, Mahmoud Doughaim, frère de la victime Youssef Doughaim, un coiffeur tué à Achrafieh le 4 août, estime que « la justice a trop tardé, pourquoi les coupables ne sont-ils pas déjà derrière les barreaux ? Sans justice, il n’y a que chaos. » A côté de lui, Youssef (14 ans), fils de la victime, se contente de dire : « Mon père me manque. Je doute que la vérité calme mes blessures, mais cela nous ferait du bien quand même. »
Présente sur place avec la foule au centre-ville, la députée Halima Kaakour dresse un bilan mitigé des derniers développements judiciaires. « Je constate que plusieurs obstacles ont été levés devant la justice, et cela est positif », souligne-t-elle, évoquant le rejet des plaintes contre le juge en charge de l’enquête Tarek Bitar. Elle poursuit : « Mais nous avons toujours des doutes sérieux. Pourquoi l’acte d’accusation n’a-t-il pas encore été publié ? Pourquoi attendre jusqu’à octobre ? Il est déjà trop tard comme cela. En tant que députés nous ne pouvons pas intervenir dans l’action de la justice, mais nous observons de loin, pour l’instant. »

Même scepticisme du côté de Michel Hélou, président du Bloc national. « Il y a une déception, même relative, par rapport à la lenteur du processus », estime-t-il. « Cela fait 18 mois que le nouveau pouvoir est en place et on en attendait plus. J’espère qu'il soutiendra la justice et que les suspects comparaîtront tous devant les juges. C’est un des critères qui permettra de juger du succès ou non du mandat Aoun et du gouvernement Salam », ajoute-t-il.
Ayant tenu à venir accompagner les familles des victimes, Adel Nassar, ministre de la Justice, met en avant les avancées dans cette affaire. « Ma présence ici est un devoir moral. Tout comme la justice est une obligation morale de la part de l’État dans tout dossier, que serait-ce celui-là », dit-il à L’Orient-Le Jour. Il estime par ailleurs que « le processus judiciaire s’est accéléré depuis la formation de ce gouvernement ».
Marche vers le port
Vers 17h, la foule commence à marcher pour gagner le port de Beyrouth, à quelques centaines de mètres de là. Les proches des victimes portent leurs photos, celles d’un éternel sourire qui n’existe plus que sur papier glacé. Leur marche silencieuse et grave à la tête de la foule est toujours aussi impressionnante. Beaucoup dans le public brandissent les portraits des victimes les plus jeunes, à l’instar de la petite Alexandra Naggear. Sur leurs banderoles, des slogans reflétant leur soif de justice mais aussi leurs craintes : « On demande une justice réelle, pas une action de pure forme », « Six ans plus tard… lancez la procédure judiciaire », « Mettez fin à l’impunité », ou encore « Aux présidents de la République et du Conseil des ministres : n’est-il pas temps que justice soit faite ? »

Quelques minutes plus tard, convergent au port le groupe venant du centre-ville, et celui qui le rejoint du côté opposé venant de la caserne des pompiers, qui a perdu 10 des siens dans l’explosion. Des véhicules de pompiers surmontés des portraits géants des disparus, des dizaines de jeunes portant ceux de certaines victimes, ou encore un drapeau géant sur lequel sont inscrites des centaines de signatures, viennent clore le cortège. Avec la foule venant de la caserne, nombre de ministres et de députés, ainsi que l’épouse du Premier ministre, Sahar Baassiri.
Après une minute de silence et la traditionnelle énumération des noms des victimes sous les applaudissements de la foule, les discours se sont succédé sur la tribune. L’avocate Cécile Roukoz, proche de l’une des victimes, a souligné les progrès dans l’affaire mais dénoncé l’absence de tout détenu dans cette affaire. Elle a réclamé la publication de l’acte d’accusation dans les plus brefs délais.
William Noun, frère de l’un des pompiers tués et figure bien connue des familles de victimes, a appelé les dirigeants à ne couvrir désormais aucun coupable. Les autres orateurs qui ont suivi ont demandé à l’État de soutenir les blessés du 4 août qui continuent de souffrir.




Il y aura justice. Mais aussi il faut que les erreurs du passé ne se reproduisent pas. L'explosion est due à deux facteurs et peut etre trois. Le premier est le manque de controle, le deuxième est l'ignorance (tous ceux impliqués de près ou de loin connaissaient ils les risques?) et le troisième est le facteur sécuritaire pur (la possibilité d'un usage du produit par la milice). Au moins pour les deux premiers qui dépendent de l'Administration publique, rien n'a changé: Le port demeure la caverne XXL de Ali baba et la sensibilisation aux risques ne fait l'objet d'aucune action.
20 h 41, le 04 août 2026