Nous célébrons cette année les deux cents ans de la mort de Philippe Pinel, décédé en octobre 1826. Pinel est le premier des vrais psychiatres. Médecin à la Pitié-Salpêtrière et à Bicêtre à Paris, il est à l’origine de la psychiatrie moderne et on lui doit la première classification des maladies mentales à travers son monumental ouvrage paru en 1801, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale.
Il œuvra pour l’abolition de l’entrave des malades mentaux par des chaînes et pour l’humanisation de leur traitement. Il bouleversa ainsi le regard sur les malades (ou aliénés) en affirmant qu’ils peuvent être compris et soignés et préconisa ce qu’on a appelé le « traitement moral » du malade qui préfigure nos psychothérapies modernes.
Depuis, la psychiatrie a pris son envol. Jusqu’à la dernière classification des maladies mentales du DSM 5TR, à savoir la classification américaine dans sa cinquième version, texte révisé, qui est désormais aujourd’hui adoptée depuis 2022 et qui fait figure de point d’orgue mondial pour repérer et classifier une maladie mentale, beaucoup de chemin a été parcouru.
Mais tout a été jalonné et balisé par Pinel.
Il avait considéré le premier que la maladie mentale est soignable et ne devrait pas être considérée comme une fatalité, mais comme une authentique pathologie. De plus, en supprimant les chaînes qui étaient le traitement humiliant et dégradant des malades, il a humanisé toute une discipline du champ médical qui s’appelait naguère « aliénisme ».
En 1898, un cracker suisse, Théophile Waldmeier, dirigeait au Liban la Broumana High School, et lors d’une de ses randonnées dans les villages du Liban, il resta coi lorsqu’il découvrit les chaînes qui attachaient les malades mentaux laissés à leur triste sort à Qozhaya el-Wadi.
Il fut tellement offusqué qu’il partit en Europe chercher des fonds et construisit l’hôpital Asfouriyé qu’il voulait exemplaire en matière de soins. L’hôpital ouvrit ses portes le 6 août 1900. Entre août 1900 et mars 1901, une centaine de malades s’y présentèrent et 54 y furent admis. Cet hôpital devint vite un lampion qui illumina la psychiatrie pendant 77 ans, date de sa fermeture à cause de la guerre, en 1977.
« Les chaînes de Qozhaya furent pour Waldmeier ce que furent pour Pinel les chaînes de l’asile de Bicêtre », disait le père Jean Ducruet, ancien recteur de l’Université Saint-Joseph, dans son article dans Travaux et Jours consacré à l’histoire de la psychiatrie au Liban. En effet, c’est pour libérer les malades mentaux de leurs chaînes, seul traitement possible à l’époque, que Waldmeier décida de construire en 1900 le Lebanon Hospital for Mental Diseases, connu sous le nom de « Asfouriyé ».
Ainsi chaque pays peut se targuer d’avoir « son » Pinel national, celui qui décida d’affranchir les malades mentaux du joug des chaînes qui étaient leur macabre destinée.
L’humanisation des soins et les droits des patients initiés par Pinel découlent de la dignité propre et ontologique à tout être humain. Ce dernier y croyait déjà au xixe siècle. Le geste symbolique de libérer les aliénés de leurs chaînes se traduit aujourd’hui par la lutte constante contre les mesures de contention physique et l’isolement dans les hôpitaux psychiatriques. Et cela est encadré juridiquement, les législations modernes sur les soins sans consentement dans chaque pays découlent de la nécessité « pinélienne » de protéger le patient tout en garantissant ses droits fondamentaux.
Mais au-delà de l’aspect du traitement psychiatrique, Pinel a installé une vraie révolution des esprits, celle de reconnaître l’humanité de toute personne et d’assumer qu’il n’y a pas de perte de la qualité d’être humain. La raison peut être altérée sans que la personne perde sa valeur morale. Cette conception est aujourd’hui au cœur de la bioéthique moderne.
Par ailleurs, l’État est responsable des plus vulnérables. Il doit protéger, financer les soins et garantir des conditions humaines de prise en charge. Cette idée annonce directement les politiques publiques de santé mentale et les systèmes de santé modernes.
De plus, Pinel a amené à une nouvelle conception de la liberté. La sécurité ne justifie pas automatiquement la privation de dignité. D’où les débats sur les hospitalisations sous contrainte, les droits des détenus, les droits des personnes en situation de handicap, et cette conception assoit surtout les limites de l’autorité médicale.
Inscrit pleinement dans l’esprit des Lumières, privilégiant l’observation et l’expérience plutôt que les théories abstraites, Pinel amène aussi une révolution dans la manière de connaître l’être humain. Comprendre avant de juger est une démarche qui influence, bien au-delà de la psychiatrie, la psychologie, les sciences humaines et la médecine moderne.
Cette philosophie de la compassion, dans un monde en effervescence qui est le nôtre, Philippe Pinel l’a introduite il y a deux cents ans. Son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale peut facilement s’intituler « Traité médico-philosophique sur l’être humain », tant il brille par son universalisme et son ubiquité. Cet esprit lumineux a été le moteur de l’évolution de la pensée humaniste et des principes qui sous-tendent aujourd’hui les démocraties libérales, les droits humains et l’éthique médicale.
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