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Agenda - Hommage

Michèle Helou Nahas, la voyageuse au bout de la vie

Il pleuvait à verse ce soir-là. Je ne me souviens ni du jour ni de l’année. C’était il y a longtemps. Une vingtaine d’années peut-être? J’étais dans un taxi, pressée de rentrer chez moi. La voiture avançait lentement, du côté de la place d’Iéna, en route vers la rive gauche. Les phares des voitures éclairaient les trombes d’eau, aveuglaient le reste. Je devinais à peine, derrière la vitre, l’agitation des trottoirs, le mouvement des parapluies. On n’y voyait presque rien. Mon regard s’est porté sur une ombre, au loin, qui tentait d’arrêter un taxi. Il m’a semblé que c’était une femme. Rien n’était moins sûr. Ma vitre était une plaque de buée. Soudain, avant d’en savoir davantage, cette ombre sous la pluie m’est devenue si familière que ce n’était plus une étrangère, ce n’était même plus quelqu’un, c’était… presque moi. J’ai crié « Arrêtez s’il vous plaît, on va la faire monter ». « Faire monter qui ? » m’a dit le chauffeur. « Je ne sais pas, ai-je dit, mais cette personne là à droite, je voudrais la raccompagner. » En nous approchant de l’ombre, il est apparu que c’était bien une femme. J’ai ouvert la porte et lui ai proposé de monter. Sa voix ! Son « Merci, merci »... Je les connaissais par cœur. « Non, ce n’est pas vrai ! » avons-nous crié en chœur, « ce n’est pas possible ! » Cette femme, perdue de vue depuis si longtemps, c’était Michèle. Un des visages inoubliables de mon enfance. La grande amie de ma sœur. Du soleil dans la voix et une manière unique de conjuguer l’enthousiasme et le sérieux, de mélanger les mots et le rire ; de manifester d’un même élan la joie, la gratitude, la compassion. Puis, de les décliner en sourire. D’écouter. Cette femme à la présence si forte qu’il n’était pas besoin de l’approcher pour la ressentir, c’était Michèle Helou Nahas. Il était écrit que nous allions partager le début et la fin d’une histoire au milieu manquant. La fin, elle seule aurait pu la formuler, tant elle a souffert sans broncher, redoublant d’amour pour ses proches qui y ont assisté comme à un coucher de soleil étalé sur deux ans. Elle s’est longtemps battue et lentement éteinte au rythme de la destruction et de la guerre qui s’abattaient sur son pays. Celui de son grand-père Michel Chiha et de son père Pierre Hélou. En ce moment tragique de l’histoire du Liban, la perte de Michèle rejoint insensiblement le sentiment de dépossession que vivent les Libanais, d’où qu’ils viennent, au Nord comme au Sud, dedans comme dehors.

Portée par deux extrêmes – l’enthousiasme de sa nature et la rigueur de son éducation –, Michèle en a tiré une formule magique : tout l’intéressait, rien ne la débordait. De bout en bout, le verbe donner a été, pour elle, synonyme de recevoir. Et recevoir synonyme de gratitude. Si bien que les épreuves ne l’ont jamais désarmée. Elle trouvait l’équilibre là où d’autres se seraient noyés. Elle accueillait la vie comme une adulte accueille un enfant hésitant : avec l’idée de l’aider.

« J’ai su dès la première seconde que c’était lui », m’avait-elle confié récemment en me racontant sa rencontre avec Nabil, le père de ses enfants. Alors qu’elle était persécutée par la douleur physique, il suffisait que celui-ci, égaré par la maladie, lui fasse un sourire pour que le sien dure une journée entière. Sa capacité d’aimer n’était ni dupe ni naïve. Elle avait son pendant : la mise à distance de ce et ceux qui pouvaient l’entamer. Toujours prête à s’émerveiller, elle incarnait la curiosité et la gravité sous leur meilleur jour : sans le sérieux des intellos.

Ses mains la racontaient. Parfaitement soignées, fermes et squelettiques – plus gracieuses que jamais à l’approche de la mort –, elles résumaient le courage de toute sa personne. Les revoir se croiser, se décroiser, remercier, créer de leurs dix doigts aux ongles rouges la force qui lui était retirée par son mal, me donne envie de penser que la résistance est aussi une affaire d’élégance.

Celle-là même qui nous est aujourd’hui demandée dans un pays bombardé, assailli de toutes parts. Celle qui fait la différence entre la civilisation et la barbarie.


Il pleuvait à verse ce soir-là. Je ne me souviens ni du jour ni de l’année. C’était il y a longtemps. Une vingtaine d’années peut-être? J’étais dans un taxi, pressée de rentrer chez moi. La voiture avançait lentement, du côté de la place d’Iéna, en route vers la rive gauche. Les phares des voitures éclairaient les trombes d’eau, aveuglaient le reste. Je devinais à peine, derrière la vitre, l’agitation des trottoirs, le mouvement des parapluies. On n’y voyait presque rien. Mon regard s’est porté sur une ombre, au loin, qui tentait d’arrêter un taxi. Il m’a semblé que c’était une femme. Rien n’était moins sûr. Ma vitre était une plaque de buée. Soudain, avant d’en savoir davantage, cette ombre sous la pluie m’est devenue si familière que ce n’était plus une étrangère, ce n’était...