Dossiers Dossier

Les écrivains et la Coupe du monde


Les écrivains et la Coupe du monde

Lors du match de la Coupe du Monde France-Sénégal, le 16 juin 2026, au new Jersey Stadium. REUTERS/Dylan Martinez

Akl Awit : « Un poème cosmique qui ne s’écrit pas avec des mots »

La Coupe du monde est une chance. Une chance de salut. Une chance de sortir du monde, de fuir la mort, d’échapper à la débauche planétaire et locale qui s’empare de la vie. Pour moi qui n’ai cessé de vivre la poésie et/ou de l’écrire depuis ma naissance, elle est une occasion rare de participer, par le regard, par tous les sens, et même par l’inconscient, à l’écriture d’un poème cosmique qui ne s’écrit pas avec des mots.

Ce que la Coupe du monde suscite en moi, ce ne sont pas, à proprement parler, des souvenirs. C’est plutôt une ivresse. Et le désir de retrouver cette ivresse à chaque fois, comme si elle n’avait jamais eu lieu auparavant. C’est comme tomber amoureux. Comme le désir de retomber amoureux encore et encore. C’est aussi comme cet instant du désir charnel qui attise la vie jusqu’au point où l’on souhaiterait mourir en lui. Un moment extrême où se rejoignent, dans un même élan et au même instant, le rêve, le désir, la passion, la volupté et l’extase. Et chaque fois, comme si cela n’avait jamais été vécu auparavant.

Le football est le jeu de l’enfance. Il me ramène à cette enfance. Et il n’existe pour moi aucun bonheur comparable à celui-là. Aujourd’hui encore, je suis toujours cet enfant que j’ai été un jour. Comment ne pas aimer le football, même si je ne le pratique pas ?

J’aime le football dans l’absolu. Je le soutiens, je le privilégie, je prends son parti. Et combien je souhaiterais que la vie elle-même, et ma propre vie, soient un jeu de football. J’ai aimé autrefois le football des Brésiliens parce qu’ils étaient les poètes du jeu, ses musiciens, ses souffleurs de trompettes et ses danseurs. Quant à savoir quelle équipe je soutiens aujourd’hui parmi celles qui disputent la Coupe du monde, ma réponse est simple : je suis du côté de l’équipe où la poésie est présente dans le jeu, et du côté de celle qui la fait gagner. Et là aussi où elle perd.

Youssef Bazzi : « Nous inventions nos propres ballons »

Il n’est pas un enfant – ni même un chat ou un chien – à qui l’on présente un ballon sans qu’il ait aussitôt envie de jouer avec. C’est instinctif : dès que nous apercevons un ballon, notre premier réflexe est de le frapper du pied.

J’ai passé une partie de mon enfance dans le quartier populaire de Nabaa. Dans ses ruelles, lorsque nous n’avions pas de vrai ballon, nous en « inventions » un avec tout ce qui nous tombait sous la main : des morceaux de tissu roulés en boule, ou même une bouteille en plastique, pour pouvoir jouer au football. Mes genoux portent encore les cicatrices de ces parties disputées sur un sol rugueux. Le moindre terrain vague devenait pour nous un terrain de football.

Je pense que tout enfant qui joue au football, que ce soit dans un quartier populaire ou dans la cour de l’école, développe son sens social en appartenant à une équipe. Cette discipline nous apprend, mieux que toute autre expérience, la compétition, la coopération au sein d’un groupe, ainsi que la manière de vivre la victoire et la défaite.

C’est en 1974 qu’a commencé mon histoire avec la Coupe du monde. J’avais alors sept ans. La télévision libanaise était fière, à l’époque, de ses progrès techniques et de pouvoir retransmettre les matchs en direct. Toutes les familles ne possédaient pas encore de téléviseur. À Nabaa, on en installait donc un à l’entrée d’un immeuble. Dans la petite rue, préalablement nettoyée à grande eau, on disposait des chaises pour les hommes, avec devant eux de petites tables – des tarabizas – sur lesquelles étaient posées des tasses de café et des assiettes de fruits. On étendait aussi une grande natte sur laquelle nous, les enfants, nous nous asseyions. Tout le quartier se retrouvait ainsi pour regarder les matchs ensemble. Cette année-là, l’Allemagne remporta la Coupe du monde… Et je devins pour toujours un supporter « fanatique » de la Mannschaft.

Cela ne se limite pas à la Coupe du monde : je suis un véritable mordu de football. Je soutiens avant tout le Bayern Munich en Allemagne, le FC Barcelone en Espagne, ainsi qu’Arsenal et Liverpool en Angleterre – lorsqu’ils s’affrontent, je prends instinctivement parti pour Arsenal. Ces équipes possèdent une véritable « manière » de jouer, une culture footballistique fondée avant tout sur l’attaque, la puissance et l’esprit d’équipe.

Ziad Majed : « Le football est un théâtre populaire »

• La Coupe du monde est une grande fête populaire que la FIFA s’emploie à transformer en « conseil d’administration » planétaire et en gigantesque machine à sous. Heureusement, il reste le ballon, les dribbles et tirs imprévisibles, et les cris qui montent des cafés et des quartiers populaires.

Il faut toutefois avoir beaucoup de courage pour suivre la Coupe du monde 2026, en sachant que Donald Trump et Gianni Infantino occuperont le premier rang du spectacle au moment de remettre le trophée aux vainqueurs.

• Quant à mes souvenirs des éditions précédentes, ils sont nombreux. Quatre surtout.

D’abord 1982, le siège israélien de Beyrouth, les bombardements aériens, la mort qui tombait du ciel, les coupures d’eau et d’électricité, les batteries de voitures utilisées pour faire fonctionner des postes de télévision, et, au milieu de tout cela, le Brésil de Sócrates, Zico et Falcão. C’était la poésie spontanée du football, élégante et fragile à la fois – une poésie que Paolo Rossi a assassinée un après-midi de juillet.

Puis 1986, Maradona, évidemment. Sa « main de dieu », son insolence et le plus beau but de l’histoire du football, cette traversée du terrain contre l’Angleterre où l’on eut l’impression qu’un homme habité pouvait dribbler une équipe et un stade entier.

En 2002, il y eut Ronaldo Nazário, sa coupe de cheveux criminelle, son génie intact et sa manière presque surnaturelle de revenir au sommet après tant de blessures. Il y eut aussi le coup franc de Ronaldinho devenu parabole, son sourire, sa malice et son air d’enfance prolongée.

Enfin, 2010 : Iniesta, Xavi, Busquets, et cette Espagne qui confisqua le ballon pendant un mois entier avant de consentir à le rendre seulement après la finale ! Ce n’était pas spectaculaire, mais c’était une forme d’intelligence collective portée à son sommet : le jeu comme patience, et comme art de priver l’adversaire de l’idée même de jouer.

• J’aime le football parce qu’il mêle, sur un simple terrain rectangulaire, les émotions, l’humour, la mauvaise foi, la beauté, la mélancolie et l’espérance. C’est un théâtre populaire où chacun devient à la fois spectateur, sélectionneur, philosophe, procureur et arbitre, souvent dans la même minute.

Je l’aime aussi parce qu’il parle une langue universelle : un ballon, deux pierres pour faire un but, et c’est parti pour un match qui peut durer jusqu’à la nuit.

Il y a également cette fascination devant des corps capables de dompter, avec les pieds, les jambes, la poitrine ou la tête, ce que les mains auraient rendu trop facile. Le football est l’art de confier aux membres les moins dociles une chorégraphie de précision.

Je l’ai pratiqué par intermittence pendant deux décennies, avec sans doute davantage d’enthousiasme que de talent véritable. Puis j’ai commencé à l’aimer autrement : en arpentant les stades libanais, puis arabes, puis européens ; en lisant sur son histoire, ses tactiques, ses mythologies ; en découvrant ses formations, ses écoles, ses cultures de jeu. Et je n’ai pas abandonné l’idée, pour l’après-retraite, de m’y consacrer encore plus sérieusement – ne serait-ce que pour prolonger cette conversation ancienne avec le ballon.

• Je soutiens le Brésil depuis trente-six ans, après quelques hérésies allemandes et françaises que je préfère désormais considérer comme des erreurs de jeunesse. En réalité, lorsqu’on aime vraiment le football, on ne choisit pas le Brésil : on y adhère, on s’y convertit, on accepte d’en attendre l’impossible, souvent jusqu’à la déception.

Après la Seleção, je soutiens l’Espagne, sa manière de penser le terrain, même lorsque les passes destinées à fatiguer l’adversaire finissent parfois par nous fatiguer.

Et puis les équipes arabes et africaines. Par solidarité, bien sûr, par attachement aussi, et parce qu’une joie collective, chez nous, est si rare, mais toujours si méritée.

Nicolas Mathieu : « Je suis né un jour de match ! »

La Coupe du monde est pour moi un gigantesque opéra où convergent les nations, un spectacle démesuré, imprévisible, une énorme pompe à fric, l’activation d’une histoire, d’une mythologie, des souvenirs d’enfance. Je me souviens encore de RFA-Italie en 1982. J’avais 4 ans, mon père m’expliqua que la RFA avait battu la France. Alors j’étais véhémentement pour l’Italie. Par la fenêtre ouverte d’une maison où je n’irai plus, l’été bruissait.

Et puis je suis né un jour de match, le premier de l’équipe française à la Coupe du monde 1978, à l’heure du coup d’envoi. France-Italie, en Argentine. Frustré de son rendez-vous, mon père a tout de suite compris que j’allais lui poser des problèmes.

Parmi les souvenirs marquants, il y a évidemment 1998. Ce mantra sans cesse à la radio, à la TV, « la France est en finale ». La demi-finale, durant laquelle Lilian Thuram, qui ne marquait jamais, marqua deux buts contre la Croatie, figure dans mon roman Leurs enfants après eux. Moment suspendu, miraculeux, de liesse, de concorde, de fête.

Et puis sans doute la Coupe du monde 1990. Je partageais peu de choses avec mon père. Et là nous étions au camping Les Tournels à Ramatuelle. Je me souviens de l’odeur des pins parasols, de l’écorce sur le sol, des cigales et de la salade de tomates. La chaleur écrasante d’avant les canicules de fin du monde, qui ne nous effrayait pas. Et nous allions tous les deux voir le match chaque soir dans un genre de petit café qui se trouvait sur le camping. Je me sentais presque un homme.

Je ne pratique pas le foot. J’étais toujours tiré en dernier à l’école car complètement nul. Je l’aime pour les histoires qu’il me raconte, la durée qu’il invente, tragique, imprévue, pour ses personnages et ses gestes de prodige qui parfois, l’espace d’un instant, figent à la croisée de l’espace et du temps notre existence. J’aime bien soutenir mon pays, par ailleurs. Les Bleus naturellement. J’aime bien l’Angleterre aussi, son jeu long. Et les Pays-Bas parce que Johan Cruyff était l’idole de mon père. Le football total : quelle invention, qui vaut bien le cubisme ou le stream of consciousness.

Alexandre Najjar : « Le football est une école de vie »

Je suis tellement passionné de foot que j’ai publié un ouvrage intitulé La Passion du football, illustré par la photographe Hayat Karanouh. Pour moi, le football est une école de vie. Il m’a appris la solidarité, la ténacité, la maîtrise de soi et le fair-play. Albert Camus, qui a été gardien de but dans l’équipe junior du Racing Universitaire d’Alger, l’a bien compris : « Tout ce que je sais avec le plus de certitude sur la morale et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois. »

Je pratique ce sport depuis l’âge de cinq ans. Le football est chez nous une affaire de famille. Mon père m’invitait à regarder avec lui les matchs à la télévision. Comme l’image n’était pas encore en couleurs, il me disait : « Tu prends les blancs ; je prends les noirs ! » Il admirait Just Fontaine, Raymond Kopa, Eusébio, Pelé et Platini. Ses deux frères, René et Robert, étaient de bons footballeurs et avaient joué dans l’équipe scolaire des Jésuites. Ce furent mes premiers professeurs en la matière. Mes quatre frères, deux de mes cousins, mes deux fils (nés le jour des matchs d’ouverture des Coupes du monde 1998 et 2002 !) et mes trois neveux jouent aussi au foot, et ma sœur a longtemps joué gardienne de but avant de raccrocher les crampons pour éviter d’être blessée. Pour ma part, je joue au poste d’avant-centre dans une équipe baptisée « Dynamo Kleyat » et j’ai la particularité de pousser un cri de guerre à chaque fois que je marque. J’ai le sens du but, c’est instinctif, et mes coups francs font souvent mouche, mais avec l’âge je suis forcément moins rapide. Combien de temps pourrais-je encore jouer ?

Cela dit, la Coupe du monde est pour moi un moment de rencontre entre amis et proches, un moment de fête et de partage. La première compétition que j’ai vraiment suivie fut celle de 1978. Ensuite vint la Coupe du monde de 1982 qui comptait des joueurs extraordinaires, comme Rummenigge, Zico, Sócrates, Zoff ou Rossi. Malheureusement, la guerre nous obligeait à suivre les matchs sur un petit téléviseur branché sur une batterie de voiture, en raison des coupures d’électricité. Comme les belligérants, férus de football, interrompaient les combats pendant 90 minutes, ma mère en profitait pour aller faire ses courses ! Cet épisode, que j’ai relaté dans L’École de la guerre, a fait l’objet d’un film d’animation de Zaven Najjar, intitulé Un obus partout.

Puis il y eut la Coupe du monde de 1986. J’étais alors étudiant à Paris, au Foyer franco-libanais. Tous les résidents se retrouvaient devant le téléviseur du rez-de-chaussée pour suivre les matchs en direct. Chacun soutenait sa sélection préférée et l’ambiance était formidable. Lorsque notre équipe favorite gagnait, nous sortions dans la rue pour célébrer la victoire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’Écosse a toujours été mon équipe de cœur. C’est aujourd’hui une équipe très moyenne, mais elle compte des supporters passionnés et des joueurs « historiques » comme Denis Law, Ballon d’Or 1964 et légende de Manchester United, Kenny Dalglish, Archie Gemmill, Graeme Souness ou Joe Jordan, mon footballeur préféré. Surnommé « Le Requin » parce qu’il a perdu quelques dents à la suite d’un choc, Jordan a participé à trois Coupes du monde successives et a marqué dans chacune d’elles. J’ai eu la chance de le rencontrer cette année en Écosse. Il a certes pris un coup de vieux et son accent rendait parfois ses propos inintelligibles, mais côtoyer l’idole de ma jeunesse fut pour moi un moment de grande joie. Il m’a dédicacé son livre et je lui ai raconté que je porte toujours un maillot floqué à son nom. Je l’ai senti à la fois amusé et flatté d’être encore connu et apprécié à Beyrouth !

Outre l’Écosse, j’apprécie plusieurs sélections nationales : la France, qui peut se targuer d’avoir la meilleure attaque du monde, et l’Argentine de l’incroyable Lionel Messi, que j’ai eu la chance d’admirer au Parc des Princes lorsqu’il jouait au PSG.

Je regrette que certains matchs de la Coupe du monde 2026 soient diffusés à des heures impossibles, ce qui nous oblige à veiller tard ou à renoncer à assister à certaines rencontres, et je ne peux que déplorer les agissements racistes ou déplacés des organisateurs. Il n’en reste pas moins que suivre les matchs avec les proches ou les amis procure des moments de plaisir inoubliables, où le suspense fait monter l’adrénaline, surtout lors des séances de tirs au but. Dans son fameux livre L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, Peter Handke a d’ailleurs fait du gardien de but le symbole de l’homme seul face à son destin !


Akl Awit : « Un poème cosmique qui ne s’écrit pas avec des mots »La Coupe du monde est une chance. Une chance de salut. Une chance de sortir du monde, de fuir la mort, d’échapper à la débauche planétaire et locale qui s’empare de la vie. Pour moi qui n’ai cessé de vivre la poésie et/ou de l’écrire depuis ma naissance, elle est une occasion rare de participer, par le regard, par tous les sens, et même par l’inconscient, à l’écriture d’un poème cosmique qui ne s’écrit pas avec des mots.Ce que la Coupe du monde suscite en moi, ce ne sont pas, à proprement parler, des souvenirs. C’est plutôt une ivresse. Et le désir de retrouver cette ivresse à chaque fois, comme si elle n’avait jamais eu lieu auparavant. C’est comme tomber amoureux. Comme le désir de retomber amoureux encore et encore. C’est...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut