Tenu les 2 et 3 juin 2026 à l’Université de Cergy (Maison de la recherche Annie Ernaux) et à la Sorbonne, le colloque international Auctorialités augmentées en régime numérique, co-organisé par AMarie Petitjean, professeure des universités et spécialiste de la didactique de la création littéraire, et Alexandre Gefen, l’un des pionniers des humanités numériques en France, directeur de recherche au CNRS (UMR THALIM/Sorbonne Nouvelle) et théoricien de la littérature au prisme de l’intelligence artificielle, interroge la façon dont l’IA redéfinit l’acte d’écrire en dressant un panorama critique des mutations de la création textuelle à l’ère des intelligences artificielles génératives (IAG).
Saisis entre deux pôles contradictoires – d’une part la menace d’une dissolution de la figure classique de l’artiste incarné, et d’autre part la promesse d’une co-création symbiotique humains-machines –, les débats semblent dépasser le clivage technophobe/technophile pour discuter des pratiques déjà ancrées dans les paysages littéraire, didactique et médiatique.
Affirmant son ambition internationale et transdisciplinaire, le colloque a réuni des chercheurs, enseignants, artistes et praticiens issus d’horizons divers : aux universités co-organisatrices et partenaires (CY Cergy Paris Université, Sorbonne Nouvelle, CNRS, ENS) s’ajoutent des contributions majeures venues du Québec, du Brésil, d’Europe centrale et orientale avec notamment une ouverture sur la rive méditerranéenne, le Maghreb.
Les interventions se sont articulées autour de quatre dynamiques fondamentales. Il s’agit d’abord de l’illusion de l’auteur et de la reconfiguration des postures traitant de la question centrale de savoir si l’IA « augmente » ou « diminue » l’autorité de l’écrivain. Vient ensuite le passage de la fonction-auteur traditionnelle à des figures de délégation algorithmique, comme le montre l’intervention d’Olivier Paquet, auteur de science-fiction.
Outre ces dimensions, le cas de l’écrivain Thierry Crouzet face à son double numérique « ThierryGPT » ou l’usage des IA comme jeu d’hétéronymes montrent que la machine agit désormais comme un miroir déformant, une « seconde nature » ou une extension cyborg de l’écrivain.
L’archéologie textuelle de telles pratiques souligne que la génération de textes n’est pas née avec les grands modèles de langage (LLM) héritant donc des contraintes formelles de l’Oulipo (La Machine de Georges Perec), les expérimentations historiques du Groupe Art et Informatique de Vincennes et les pratiques contemporaines.
Les expérimentations artistiques et poétiques traversent l’ensemble des réflexions où l’IA est présentée non comme un outil de remplacement, mais comme un laboratoire formel de projets artistiques concrets comme You WILL Survive, la série Algorithmic Cut Up ou encore Fermentation poétique autour d’Éluard. Autant de « complétions algorithmiques » où l’écrivain collabore avec le substrat computationnel, interrogeant ce qu’il reste de la subjectivité humaine lorsque le texte migre vers l’image et inversement.
Dans le champ pédagogique et didactique, l’enseignement de la littérature s’empare des IAG pour renouveler les pratiques d’écriture en classe. Des retours d’expériences menées dans le secondaire et le postsecondaire « CyrIAno de BergerIAc » ont prouvé que la réécriture augmentée avec l’IA se révèle un puissant moteur de créativité didactique où l’apprenant se voit pilote d’une réinvention des textes patrimoniaux : Rostand.
Force est de constater que le régime numérique redéfinit désormais les frontières culturelles et économiques du texte à travers l’émergence de nouvelles postures numériques et auctoriales au sein de la littérature algérienne contemporaine. Ces formes textuelles hybrides témoignent de la manière dont les espaces littéraires francophones et arabophones s’approprient les outils numériques pour faire circuler de nouvelles voix et s’affranchir des circuits éditoriaux traditionnels vers une autre géographie littéraire.
Au-delà du fait littéraire, le colloque a également abordé les dérives et les enjeux socio-économiques du journalisme, interrogeant l’énonciation « méta-auctoriale » de l’actualité par l’IA, la « consanguinité » et la dilution de la responsabilité éditoriale.
La clôture du colloque, animée par Erika Fülöp – spécialiste de la littérature numérique et des questions d’auctorialité –, revient sur l’élaboration collective d’une cartographie des agentivités augmentées, un travail de synthèse qui consiste à répertorier les différents degrés de collaboration humains-machines : IA exécutante, partenaire de brainstorming et co-pilote. Confrontant l’idée d’une écriture qui ne se fera pas contre la machine, mais dans une conscience aiguë de ses conditions computationnelles où l’autorité de l’auteur n’est pas forcément détruite, l’atelier tente de tracer les nouvelles frontières du partage des tâches entre la plume humaine et le code informatique, schématisant concrètement la place de l’écrivain au cœur du processus créatif à l’ère de l’IA.