D.R.
Dans un monde où la presse écrite, les sciences humaines et la lecture connaissent un recul constant, l’initiative d’un tandem passionné de littérature et de géopolitique va à contre-courant de cette tendance. Afin de saluer cette entreprise audacieuse et d’en savoir davantage, L’Orient littéraire a interrogé Chadi Mansour, l’un des fondateurs des revues Al-Bo‘d al-khames (La Cinquième Dimension) et Politika, ainsi que de la maison d’édition Zamkân.
Vous êtes à la fois écrivain, éditeur et rédacteur en chef. D’où vous est venu cet intérêt pour l’écriture et la littérature ? Et comment est née l’idée des deux revues que vous dirigez actuellement ?
La littérature est entrée très tôt dans ma vie, à travers les revues qui arrivaient chez nous durant mon enfance. Je me souviens avoir été fasciné par le toucher du papier, l’odeur de l’encre et la composition des pages, bien avant de comprendre réellement ce qu’était la littérature. Les magazines pour enfants ont été ma première porte d’entrée, puis sont venus les romans policiers, avec leur suspense et leur construction minutieuse des personnages et des intrigues. Avec les années, le roman est devenu pour moi un espace intime de connaissance et de réconfort à la fois. J’ai lu des œuvres libanaises, arabes et internationales, et certaines villes que j’ai visitées étaient comme le prolongement de livres qui m’y avaient précédé. Beaucoup de mes voyages sont nés d’une page, d’un nom d’auteur ou d’une curiosité suscitée par un roman.
Le passage à l’édition est le fruit d’un parcours personnel et culturel. J’ai lu le roman de mon ami d’enfance, Abdel Halim Hammoud, avant sa publication, et j’ai estimé qu’il méritait un écrin éditorial à sa hauteur. J’ai donc décidé de le publier. Puis j’ai découvert son manuscrit consacré à Ziad Rahbani, et l’idée a grandi, passant d’une publication isolée à un véritable projet culturel. C’est ainsi qu’est née, il y a cinq ans, la maison d’édition Zamkân, fondée en partenariat avec Abdel Halim Hammoud, dont la première publication fut Ziad… le prophète mécréant. Depuis, nous avons publié des romans, des recueils de poésie, des essais, des études, des traductions, des biographies et des ouvrages consacrés aux arts.
Quant aux deux revues, elles prolongent cette vision. Al-Bo‘d al-khames offre un espace intellectuel et littéraire accueillant des textes alliant profondeur et beauté, tout en favorisant le dialogue entre la poésie, la philosophie, l’art et les grandes questions humaines. Des écrivains arabes de renom y côtoient de jeunes auteurs auxquels nous souhaitons offrir l’opportunité de démontrer leur talent et leur créativité. Politika, pour sa part, est consacrée aux questions politiques et intellectuelles. Elle propose des analyses approfondies des événements locaux et internationaux à travers des articles, des études et des opinions visant à mieux comprendre les mutations politiques, économiques et sociales, tout en enrichissant le débat public dans un esprit de rigueur et de professionnalisme.
La maison d’édition que vous dirigez publie notamment des œuvres poétiques arabes sous la supervision du grand poète Adonis. Pouvez-vous nous parler de cette collection ?
Nous sommes particulièrement fiers de la présence d’Adonis au sein de notre projet, que nous considérons comme une forme de parrainage intellectuel et poétique lui conférant une profondeur singulière. Sa relation avec notre maison dépasse le simple prestige de son nom : il participe activement à notre démarche en publiant un texte dans chaque numéro de La Cinquième Dimension, apportant ainsi à la revue la voix de l’un des principaux artisans du renouvellement de la poésie arabe contemporaine.
Adonis supervise également la collection « Ichrâqât 2 », publiée par Zamkân. Cette collection a pour vocation de révéler des voix poétiques singulières, porteuses d’une expérience vivante de la langue et de la création. Elle accorde une attention particulière à la poésie, notamment celle des jeunes auteurs. Chaque ouvrage retenu répond à des critères littéraires et esthétiques exigeants, plaçant la valeur artistique au cœur du projet. La collection entend également créer un pont entre différentes générations de poètes : certains possèdent une longue expérience, d’autres publient leur premier livre, mais tous se retrouvent autour d’une même exigence : celle d’une voix authentique. Nous sommes convaincus que la poésie arabe connaît un renouveau constant, et que le rôle de l’éditeur consiste à découvrir de nouveaux talents, à les accompagner et à les présenter au lecteur à travers des ouvrages conçus avec soin, édités avec sérieux et diffusés dans l’ensemble du monde arabe. La présence d’Adonis confère à cette collection une portée symbolique et intellectuelle, tout en donnant aux poètes le sentiment d’appartenir à un projet qui considère le poème comme une valeur culturelle et civilisationnelle. Pour nous, « Ichrâqât 2 » est un projet de longue haleine, destiné à constituer une véritable bibliothèque poétique reflétant les transformations de la sensibilité arabe contemporaine.
Quelles sont les valeurs que défend votre groupe ? Où se situe-t-il sur les plans intellectuel et politique ? Et comment financez-vous ces différents projets ?
Avec mon associé Abdel Halim Hammoud, nous partageons une vision civique de l’organisation de la vie publique ainsi qu’une culture des droits plaçant la dignité humaine au centre de toute réflexion et de toute action. Nous partons de l’idée de citoyenneté, d’égalité devant la loi et de respect de la diversité religieuse, intellectuelle, culturelle et sociale. Ces principes se traduisent par des choix éditoriaux clairs : nous publions des ouvrages qui élargissent l’espace du dialogue, défendent la liberté de pensée, reconnaissent le droit à la différence et soutiennent la place des femmes, des groupes marginalisés et des nouvelles voix.
Sur le plan intellectuel, nous nous inscrivons dans une perspective critique héritée des Lumières, attachée à l’héritage culturel tout en le relisant à la lumière du présent, et ouverte à la modernité comme processus permanent dans les domaines du savoir, de la société et des arts.
Politiquement, nous tenons à préserver l’indépendance de notre institution culturelle et considérons que la culture dépasse les clivages quotidiens. Notre projet s’adresse avant tout au citoyen et cherche les points communs susceptibles de permettre à la société de construire son avenir sur la raison, la justice et la liberté.
L’indépendance financière constitue un élément essentiel de cette vision. Notre activité repose sur nos ressources propres : ventes de livres, abonnements, distribution, partenariats professionnels et activités culturelles. Ce choix nous offre une grande liberté dans la sélection des titres et l’expression de nos positions. L’autofinancement exige une gestion rigoureuse, un équilibre entre ambition culturelle et viabilité économique, ainsi qu’une planification attentive des coûts de production, de distribution et de promotion. Nous considérons l’édition comme un secteur culturel et créatif qui requiert une véritable approche institutionnelle. C’est pourquoi nous travaillons à diversifier nos revenus, à renforcer notre présence numérique, à développer un réseau de diffusion dans le monde arabe et à établir des collaborations avec des auteurs, des traducteurs et des institutions culturelles. Pour nous, la réussite se mesure à la capacité du projet à durer et à l’impact de ses livres et de ses revues sur le débat public.
Vous avez publié des ouvrages consacrés à Ziad Rahbani et à l’imam Moussa Sadr. Comment ces projets sont-ils nés et que représentent pour vous ces deux figures ?
Le livre consacré à Ziad Rahbani a constitué le véritable acte fondateur de notre maison d’édition. À la lecture du manuscrit, j’ai immédiatement compris qu’il dépassait le cadre d’une simple biographie : il abordait un phénomène artistique, culturel et politique qui a profondément marqué l’imaginaire libanais et arabe. J’en ai rédigé la préface et participé à sa conception éditoriale. Ziad Rahbani incarne toute une génération de questionnements, de désillusions et de rêves. Il représente un langage artistique unique, au croisement de la musique, du théâtre, de la satire et de la critique sociale.
Quant au projet consacré à l’imam Moussa Sadr, il est né d’une intuition avant de devenir un vaste travail de recherche. Nous avons rassemblé des documents et des témoignages, puis réparti les axes de travail. Je me suis consacré aux aspects sécuritaires ainsi qu’aux personnalités qui avaient connu l’imam de près, tandis qu’Abdel Halim Hammoud s’est rendu en Iran pour rencontrer des membres de sa famille, ses amis et ses proches. Ce travail nous a permis d’accéder à des détails humains et quotidiens inédits concernant sa personnalité, ses relations, sa méthode de travail et son rayonnement social. Le juge Hassan Chami, chargé du suivi judiciaire du dossier de l’imam, a également apporté une contribution précieuse en mettant à notre disposition des informations importantes. Cette collaboration a conféré à l’ouvrage une solide assise documentaire et a inscrit le parcours personnel dans son contexte politique, judiciaire et historique.
L’imam Moussa Sadr représente pour nous un modèle de leadership social, capable d’allier pensée, action et institution. Quant à Ziad Rahbani, il incarne cette conscience critique et artistique qui a su lire le Liban de l’intérieur et transformer son quotidien en musique, en théâtre et en langage. Réunir ces deux figures au sein d’une même démarche éditoriale révèle notre vision de l’édition : mettre en lumière des personnalités dont l’influence dépasse les frontières des disciplines et laisse une empreinte durable dans la culture, la politique et la conscience collective.
Comment évaluez-vous la vie culturelle au Liban dans un contexte de guerre et de désintérêt croissant des jeunes pour la lecture et la culture en général ?
Je considère que la vie culturelle au Liban traverse une phase de profonde mutation, peut-être bien plus vaste que ne le laisse penser l’image traditionnelle du marché du livre. La lecture sur papier demeure essentielle, mais elle coexiste désormais avec de nouvelles formes : plateformes numériques, podcasts, vidéos, livres audio et contenus culturels courts. Les jeunes lisent aujourd’hui le monde à travers des supports multiples, naviguant avec aisance entre texte, image et son. Les réseaux sociaux véhiculent à la fois la connaissance et la superficialité, plaçant le lecteur face à une responsabilité nouvelle : celle du discernement. Le véritable défi est celui de l’économie de l’attention. Nous vivons dans un flux continu d’images et d’informations, et la culture doit inventer des formes capables de capter l’intérêt sans renoncer à l’exigence.
Le Liban possède une remarquable densité d’universitaires, d’écrivains, d’artistes, de journalistes et d’initiatives individuelles. La guerre et la crise économique suscitent de nouvelles interrogations sur l’identité, la mémoire, la justice et l’avenir. Dans ce contexte, la culture devient une nécessité sociale, un moyen de comprendre les traumatismes et de reconstruire du sens. L’avenir de la culture au Liban dépendra de sa capacité à concilier le livre et les plateformes numériques, les institutions et les initiatives individuelles, ainsi que le marché local et le rayonnement dans le monde arabe. Il est indispensable de soutenir les librairies, de moderniser les réseaux de distribution, de promouvoir l’éducation à la lecture, d’encourager les clubs culturels et d’assurer une présence professionnelle du livre dans l’espace numérique. Le Liban possède un capital symbolique considérable, et son histoire culturelle lui confère une capacité permanente de renouvellement. Lorsque la vision, la gestion et les partenariats sont au rendez-vous, la crise peut devenir un moteur de création, et la culture un élément central d’une stratégie de renaissance nationale.
Ziad… al-nabiy al-kafir (Ziad… le prophète mécréant) de Abdel Halim Hammoud, Zamkân, 2021, 324 p.
Al-Sadr : sihr ma fawqa al-ghiyab (Al-Sadr : le charme au-delà de l’absence) de Abdel Halim Hammoud et Chadi Mansour, Zamkân, 2023, 280 p.