Dossiers Anniversaire

L'Orient Littéraire a 20 ans : les mots de ceux qui l'on accompagné, nourri et apprécié

À l’occasion de son vingtième anniversaire, L’Orient littéraire a invité celles et ceux qui l’ont accompagné, nourri ou simplement apprécié à livrer un souvenir, une réflexion ou un vœu. Écrivains, critiques, éditeurs et universitaires dessinent ainsi, à travers ces témoignages, le portrait d’un supplément qui, depuis vingt ans, n’a cessé de défendre les livres, les idées et le dialogue.

Vingt ans de poésie

Rima Abdul Malak

20 ans : le plus bel âge ! Depuis qu’il a été repris en 2006 par Alexandre Najjar, L’Orient littéraire a su prolonger une magnifique aventure commencée en 1929, sous l’impulsion du poète Georges Schéhadé. Tel un arbre que rien ne peut déraciner, il a su résister aux multiples secousses de l’histoire, tandis que ses branches n’ont jamais cessé de s’élancer vers de nouveaux horizons. La poésie en est le souffle permanent, traversant les saisons, accueillant les oiseaux de passage et faisant entendre, feuille après feuille, les voix les plus inspirantes.

Tout au long de ces vingt ans, les pages de L’Orient littéraire ont dessiné une terre d’hospitalité pour la poésie. Un pays sans frontières, où Mahmoud Darwich dialogue avec Charles Baudelaire, où Salah Stétié répond à Louise Glück, où Nadia Tuéni côtoie Anne Carson, où les poètes persans rencontrent ceux du monde arabe, d’Europe, d’Afrique, d’Amérique ou encore d’Asie. Cette ouverture ressemble profondément au Liban. Malgré nos drames et nos fractures, ce pays continue d’être un carrefour pour les langues, les idées et les imaginaires.

Cet anniversaire intervient au moment où le Liban traverse une nouvelle guerre, la guerre de trop. On pourrait penser qu’une revue littéraire est dérisoire dans ce contexte. C’est tout l’inverse. Plus notre actualité répète les mêmes mots tragiques et tranchants, plus nous avons besoin d’un espace où la langue retrouve sa liberté, sa densité, sa richesse. Il ne s’agit pas d’un refuge hors du monde ou d’une parenthèse pour s’extraire du réel, mais bien d’un combat pour se réapproprier le temps et le langage. C’est pourquoi la poésie a une place si fondamentale dans L’Orient littéraire. Elle n’est pas traitée comme une simple rubrique, ni comme un genre littéraire parmi d’autres. Elle en est le cœur battant, jamais figée, toujours en mouvement, ouverte aux quatre vents.

Christian Bobin écrivait que la poésie est une « affaire vitale », « la dernière chance de respirer dans le bloc du réel ». Plus le réel est irrespirable, plus nous avons besoin de poésie pour ralentir le temps, redonner du poids aux mots, ouvrir des brèches de lumière dans les ténèbres. C’est bien, à mes yeux, la mission de L’Orient littéraire. Nous rappeler que, malgré le fracas de l’histoire, il y a des mots qui élargissent la vie.

Longue route à L’Orient littéraire ! Et vive la poésie !

Le seul refuge paisible dans un pays hystérique

Fifi Abou Dib

C’était au début de l’été 2006. Alexandre Najjar m’appelle pour me proposer de contribuer à un nouveau supplément littéraire qui paraîtrait avec L’Orient-Le Jour tous les premiers jeudis du mois. On y parlerait uniquement de livres, de nouvelles parutions. Si j’avais eu un miroir à ce moment-là, j’aurais ri de mon expression. C’était me confier la clé d’une confiserie, moi qui, depuis l’enfance, associe la lecture à une gourmandise et m’enroule dans des trous de souris pour lire sans être interrompue. J’apprends les noms des membres du comité de rédaction réunis par Alexandre Najjar. Je suis surtout fière de voir celui de mon « pays », l’admirable conteur Jabbour Douaihy qui, lui, fait famille avec son « autre », Farès Sassine. Sous la houlette de Hind Darwish et les rappels amicaux d’Yvonne Mourani puis de Samer Abdo, la bande plus ou moins disciplinée des rédacteurs va hisser le livre comme un drapeau civilisateur et offrir la lecture comme seul refuge paisible dans un pays hystérique. Le premier numéro paraît le jeudi 6 juillet 2006. Une semaine plus tard, des tirs de joie annoncent à Beyrouth que le Hezbollah a pris en otage des soldats israéliens. L’enfer vient de s’ouvrir. Trente-trois jours durant, Israël s’acharne sur les infrastructures civiles, provoque des marées noires, fait sauter tous les ponts. L’Orient littéraire résiste, veille sur la vie des idées. Le destin voudra que Douaihy et Sassine décèdent à quelques jours l’un de l’autre, en juillet 2021. Leur deuil que nous ne cesserons de porter nous oblige.

Un jardin en enfer

Akl Awit

Personnellement, je me reconnais dans ce supplément culturel, peut-être plus que quiconque.

Non seulement parce qu’il est un supplément littéraire d’une qualité remarquable, par ses plumes et par l’exigence de ses sujets – plus encore en ce temps libanais enfoncé jusqu’à la moelle dans la déchéance, la disette spirituelle et l’analphabétisme.

Mais aussi parce qu’il exerce, pour ainsi dire, en mon nom propre, une forme de revanche morale dont beaucoup, parmi les concernés comme parmi les lecteurs, ne mesurent peut-être pas toute la portée.

Combien j’aurais souhaité qu’advienne un jour la possibilité de le voir paraître à la fois en arabe et en français ; j’aurais alors volontiers accepté d’en être le serviteur discret, au service de cette entreprise exaltante.

À vingt autres années, et vingt fois vingt encore, mon cher supplément littéraire de langue française.

L’Orient littéraire, tu es une bouffée d’air dans la suffocation libanaise.

Mieux encore : un jardin en enfer.

« J’en ai rêvé, L’Orient littéraire l’a fait »

Noha Baz

L’idée était de distinguer des ouvrages où le goût des mots fait écho à celui des mets, où la culture de la table devient matière à récit, à réflexion, à mémoire et à imagination.

Loin de se contenter de célébrer uniquement la gastronomie, ce prix alors totalement innovateur avait pour projet de mettre en lumière des récits, des savoir-faire et des imaginaires qui donnent à l’alimentation une dimension littéraire et humaine.

Au décours d’une table ronde partagée avec Farouk Mardam-Bey au Salon du livre de Beyrouth en 2013, les étoiles s’étaient ce jour-là bien alignées et l’ébauche avait pris forme en bord de mer entre mezzes, éclats de rires et parfums iodés ; préfigurant l’ambiance joyeuse et conviviale des trois réunions annuelles qui portent depuis les réflexions des jurés du prix.

Pour baptiser le nouveau-né, l’admiration pour les écrits et l’affection pour Farouk Mardam-Bey offraient un nom tout trouvé : « Le Prix Ziryab » pour célébrer l’esprit et le savoir-faire de la table.

De la première édition, encore marquée par l’incertitude des commencements, à cette douzième aujourd’hui, le prix littéraire Ziryab a élargi ses horizons, renouvelé régulièrement les invités de son jury, osé des choix s’adaptant à chaque fois aux données de la situation libanaise, jusqu’à tenir salon en plein Paris. Il a vu défiler des auteurs confirmés, donné la parole à des voix nouvelles et à des récits savoureux dans lesquels la littérature se mêle aux parfums des cuisines du monde et à la créativité de l’humain.

Avec la complicité de L’Orient littéraire, parrain bienveillant et attentif dès le premier jour, ce pont culturel entre Levant et Occident apporte chaque année son lot de découvertes, de débats passionnés et de rencontres inattendues.

La gastronomie est devenue au fil des ans un langage à travers lequel la culture s’exprime pleinement.

Remettre le prix est toujours une fête du cœur et un moment de civilisation qui rappelle que l’humain peut être aussi auteur du meilleur.

Ahmad Beydoun

D’avoir eu tant d’amis dans L’Orient littéraire, il m’est souvent arrivé de sentir ma lecture de ce supplément se muer en conversation. Dès la parution d’un numéro, j’allais, sans prendre de détour, à la contribution de Farès Sassine, à celle de Jabbour Douaihy, à celle d’Henry Laurens… Farès et Jabbour nous ont quittés : ensemble comme ils avaient l’habitude d’être au quotidien ; Henry semble être devenu plus rare ici, mais je le retrouve aisément ailleurs. Les disparus me manquent beaucoup, mais il me reste, dans ces pages, de bien nombreux amis que je m’abstiendrai de nommer. Par de mystérieux chemins, ils m’insufflent l’impression d’être plus francophone que, n’était leur fréquentation, j’admettrais être.

En contrepoint de cette connivence, ce mensuel me dépayse violemment, m’inspirant une désespérante humilité. Chaque numéro m’apprend mon essoufflement, le vieillissement de mes points de repère, synonyme du mien. En faisant déferler sous mes yeux tant de nouveautés, tant de noms incongrus et de titres intrigants, il me convainc, tout en m’invitant à m’y plonger, que je n’arriverai jamais à en venir à bout.

Et c’est bien normal. L’Orient littéraire n’a que vingt ans alors que je suis octogénaire !

Longue vie à L’Orient littéraire !

L’Orient littéraire a un anté

Antoine Boulad

Cela eut lieu au Café des Lettres de l’Institut français. Je ne sais plus qui, d’Alexandre Najjar ou de moi-même, avait fait le premier pas vers l’autre, mais l’idée était de combler un vide criard : Beyrouth ne possédait pas de magazine poétique et littéraire.

Or, à cette époque, dans le cadre du Festival de Freiké de Mounir Abou Debs, deux jeunes poètes, Ritta Baddoura et Nadim Bou Khalil ainsi qu’un troisième moins jeune, avaient incarné la poésie sur les planches de la Magnanerie. La saison suivante, l’expérience se renouvelait avec Nada Hleiwa et Sabah Zouein, interrompue cependant par la guerre.

À notre seconde rencontre au Café des Lettres, nous avions fait appel à une graphiste, Jana Traboulsi, preuve que le projet commençait à prendre corps.

Dans les semaines suivantes, un revenant nommé L’Orient littéraire de Georges Schéhadé et de Salah Stétié faisait son apparition.

Voici qui explicite la prédilection de L’Orient littéraire pour la poésie, à qui une page entière sera consacrée, fait trop rare dans la presse de France pour ne pas le relever.

Une rétrospective littéraire

Carmen Boustani

e souhaite souffler vingt bougies avec l’équipe éditoriale de L’Orient littéraire à l’occasion du vingtième anniversaire de son relancement par Alexandre Najjar. Il a su le mettre au service du savoir et de la culture, à une époque marquée par les bouleversements et les incertitudes.

Sa parution en juillet 2006 coïncide avec une période de guerre intensive, mais ouvre une brèche de lumière dans un quotidien menacé. J’y trouve refuge à travers les mots des écrivains, poètes et critiques. Je circule entre son éditorial, ses rubriques et ses recensions, comme on traverse un pays ami, comment pourrait-il être autrement pour moi qui ai pris la littérature comme patrie ?

Parmi les souvenirs qui jalonnent cette trajectoire, il en est un qui incarne, à mes yeux, le rayonnement de ce journal. Je repense à cette rencontre parisienne avec Nicole Brossard, qui me remerciait pour l’étude que j’avais consacrée à son roman Picture Theory et m’encourageait à investir ma sensibilité littéraire dans la fiction. À cette époque, je pensais pourtant que les professeurs ne réussissaient guère dans ce domaine. J’évoquai cette rencontre au cours d’un entretien publié dans les pages de L’Orient littéraire, probablement en 2010. Par le simple miracle de la circulation des textes, à peine vingt-quatre heures après la sortie du numéro, Nicole Brossard l’avait déjà lu à Montréal. Ce pont invisible, jeté instantanément entre les colonnes du journal et l’autre bout du monde, demeure pour moi le symbole le plus vibrant du rayonnement culturel, de ce que l’équipe éditoriale cherche à bâtir depuis vingt ans.

L’Orient littéraire, un jeune poète presque centenaire

Nada Nassar Chaoul

Sa naissance officielle daterait de 1929, porté sur les fonts baptismaux par le poète Georges Schéhadé. Sa seconde naissance, elle, de 1956, sous la direction de l’écrivain Salah Stétié. Des parrains littéraires prestigieux…

Quant à sa renaissance « contemporaine », on la doit à la volonté d’Alexandre Najjar, affichée dans son premier « Édito », de créer « un lieu d’osmose à travers les lettres ». Osmose Orient/Occident, éternel recommencement de la vocation du Liban…

C’était en 2006. Nous étions tous orphelins de Samir Kassir, lâchement assassiné dans la foulée des assassinats politiques de l’époque, et orphelins de L’Orient-Express dans lequel nous avions fait nos premières armes journalistiques, ce magazine unique qu’il dirigeait avec brio et exigence.

Dans ce contexte-là, L’Orient littéraire offrait aux intellectuels libanais des causes perdues, des idéologies illusoires et de toutes les guerres, un espace intellectuel de qualité bienvenu.

Et tous s’y sont mis. Avec enthousiasme. Sous la houlette suavement implacable de Hind Darwish, Jabbour Douaihy, Farès Sassine, Melhem Chaoul, Edgar Davidian, Antoine Boulad, et d’autres, plus jeunes, comme Charif Majdalani, Rita Bassil et Fifi Abou Dib ont régalé le lecteur de références savantes, de piques littéraires et de recensions d’ouvrages en demi-teinte ou assassines.

Quant à moi, vouée aux rubriques légères socio-mondaines, aux « Frimes et autres délits » et aux billets d’humeur hautement fantaisistes, est-ce que j’avais ma place dans le Panthéon des intellos purs et durs ?

Ce serait, m’a-t-on murmuré, ce cher Jabbour Douaihy qui aurait insisté pour qu’une colonne me soit réservée : ce sera « Le Clin d’œil de Nada Nassar Chaoul », une rubrique prenant souvent la tangente, alliant le « autant en rire » au « peut-être même en pleurer », qualifiée par Percy Kemp de « petits bols d’air frais arrivant à point nommé alors qu’éperdus dans notre propre pays, voyant le sol se dérober sous nos pieds, nous cédons pas à pas au désespoir ».

C’est sur les conseils de Nawaf Salam, adepte du sérieux et ami avant d’être Premier ministre, que naîtront « Les portraits d’écrivains », un nouveau défi d’écriture que L’Orient littéraire m’a offert l’opportunité de relever chaque mois.

Hélas ! Comme des personnages de théâtre à la fin de la pièce, des protagonistes de l’aventure ont quitté la scène… L’Orient littéraire leur a offert, en hommage, certains de ses plus beaux numéros…

Mais l’aventure, elle, continue. L’amour des livres et des écrivains aussi.

Merci à L’Orient littéraire d’exister et de nous rassembler !

Écrire dans L’Orient littéraire, un choix délibéré

Yves Chemla

Depuis 2006, ce qui m’a paru essentiel, dans L’Orient littéraire, c’est le caractère à la fois décentré des articles et des chroniques, et de leurs jugements, comme leur professionnalisme, et qui n’a pas besoin d’un adoubement quelconque. Ce qui est encore plus essentiel que cette position est la haute considération où l’on tient la littérature, ce qui est une évidence de plus en plus rare, une considération qui ne s’arrête pas aux exigences industrielles et commerciales des maisons d’édition, surtout celles qui sont les plus lourdes. Écrire pour les lecteurs de L’Orient littéraire exige de (re)fonder sans cesse le goût littéraire, depuis la polarité de la langue, tout en tenant compte de la diversité ininterrompue des flux d’histoires, de poèmes, de pensées, qui traversent la conscience. C’est ce parti pris qui alimente mon écriture, soumise, par résolution, au ravissement littéraire.

Jean-François Colosimo

uand je désespère de ce que devient dans l’Hexagone notre langue qui fait que, grâce à Dieu, la France n’a jamais été que d’Occident mais qu’elle est aussi d’Orient, je me tourne vers le supplément littéraire qui paraît chaque premier jeudi du mois à Beyrouth. C’est en cette capitale outragée, brisée, martyrisée mais ville libre comme il n’en est pas d’autre de l’autre côté de la Méditerranée, dans cette cité où l’on cuit le pain intellectuel de l’arabité, que paraissent avec ténacité ces pages qui ne cessent de renaître pour jeter un pont entre les mondes. C’est dans ce cahier que nous réapprenons incessamment ce que signifient liberté, résistance, justice. C’est dans ces critiques qui traitent de la poésie comme de la philosophie que nous goûtons à ce salut de la parole qui se nomme le dialogue. Un seul mot, donc, répété trois fois comme il en va des incantations chez les enfants et les mages : « merci, merci, merci » à L’Orient littéraire et à L’Orient-Le Jour sans qui, à Paris, nous finirions désorientés.

Ralph Doumit

Il est des rendez-vous qui rassurent. Chaque mois, écrire pour L’Orient littéraire, puis le voir paraître fait partie de ceux-là.

Il y a un petit sentiment qu’on pourrait traduire ainsi : « Tant que L’Orient littéraire paraît, c’est que quelque chose n’a pas encore disparu. » Ce quelque chose, chacun s’en fera sa définition. Mais le fait est là.

J’y écris sur la bande dessinée depuis plus de dix ans. Je suis particulièrement reconnaissant à la rédaction de m’avoir laissé une grande liberté dans le choix des albums chroniqués. Cette confiance m’a permis de parler de plus d’une centaine d’œuvres venues d’horizons très différents, qu’elles soient libanaises, françaises, asiatiques.

Je suis également heureux d’avoir pu contribuer à la création d’une rubrique dédiée à la littérature jeunesse. La littérature jeunesse est un espace d’inventivité, d’exigence dans son rapport au langage, d’ambition dans sa manière de construire des récits. Et puis, c’est une évidence : un bon livre jeunesse est avant tout un bon livre tout court.

Longue vie et bonne suite à L’Orient littéraire !

Le soleil se lève à l’Orient

Dominique Fernandez de l’Académie française

C’est à l’Orient que le soleil se lève et que la vie reprend. Nul titre ne convenait mieux à ce journal de Beyrouth qui, depuis vingt ans, assure la pérennité de la réflexion intellectuelle et de la culture littéraire dans une partie du monde menacée par la violence et la barbarie. Ouvert à tout ce qui se pense et ce qui s’écrit, ce témoin atteste que l’esprit veille et ne désespère pas des conditions tragiques où se débat l’humanité. Grâce à ce messager des dieux, à ce Mercure aux sandales ailées qui apporte chaque mois ses bonnes nouvelles, la poésie et le roman libanais occupent désormais une place importante dans le paysage français. L’Orient, l’Orient toujours, comme source de renouveau… Pour les Français, en outre, c’est une chance que de faire entendre leur voix dans ce pays qu’ils aiment et avec lequel, depuis les voyageurs des siècles passés, depuis Volney, Chateaubriand, Gérard de Nerval, Renan et Barrès, ils entretiennent des échanges fructueux et dialoguent amicalement. Longue vie donc à cette lumière qui nous éclaire, comme le soleil nous rend confiance en son lever.

Jadd Hilal

« « Moi, je suis partie, mais je suis restée » : c’est cette petite phrase prononcée par sa grand-mère qui déclenche chez l’auteur ce besoin d’en savoir plus. » Ainsi commençait l’article que j’ai eu le bonheur de me voir consacrer par Fifi Abou Dib, dans L’Orient littéraire, il y a huit ans, à l’occasion de la parution de mon premier roman, Des ailes au loin. Curieux de me dire que le prochain à paraître pour la rentrée littéraire de cette année, Ici commence la terre, a aussi été inspiré par l’histoire de ma grand-mère. En y repensant, je me dis que tout était peut-être déjà là, sous la plume de Fifi Abou Dib.

Je ne le savais pas, bien sûr. Elle, le savait certainement. Mes thèmes de cœur et d’esprit apparaissent à chaque paragraphe. La guerre, l’exil, la mémoire familiale, la transmission…

Merci à elle. Merci pour la justesse et la clairvoyance de ses mots, ainsi qu’aux autres journalistes de L’Orient littéraire, qui font un travail tout aussi remarquable, quand le monde croule parfois autour. Merci à elles et eux de continuer à raconter ce que, nous autres auteurs, éprouvons souvent sans le savoir.

Joséphine Hobeika

«J’aime bien cet auteur », « je ne connais pas cette romancière et j’ai envie de découvrir son univers », « j’ai entendu parler de ce livre par ma libraire, elle le recommande vivement », « ce livre m’attire, je ne sais pas pourquoi ».

Les raisons qui nous entraînent vers un texte sont multiples et évoluent selon les saisons, les humeurs, les expériences de vie. Mais ce qui rassemble l’équipe de L’Orient littéraire, c’est un même élan de curiosité et d’enthousiasme dans les coulisses du mensuel en préparation. Les contours du prochain numéro se dessinent dans un climat porteur d’échanges et de confiance. Chaque premier jeudi du mois, se déploie le récit inattendu de rencontres avec des auteurs et autrices, mais aussi avec des idées, des regards, des émotions.

Depuis 20 ans, L’Orient littéraire relie le monde du livre au monde tout court, offrant à son lectorat des portes de sortie, des espaces de dialogue et des promesses de beauté. Parfois, l’envie d’aller vers un texte se transmet, et l’histoire continue à la librairie, puis sur un balcon ombragé, sous un parasol ou à une terrasse de café.

Longue vie au journal qui tisse les mots comme une vaste tapisserie vivante et colorée !

Gaëlle Josse

Il y a cinq ans, j’avais l’honneur, et la belle surprise, je dois l’avouer, d’être interviewée pour L’Orient littéraire lors de la sortie de l’un de mes romans, La Nuit des pères, un texte autour de la figure paternelle, dans sa dureté et sa fragilité.

Comment ce livre était-il arrivé aux mains de la journaliste attentive avec laquelle j’ai eu la joie d’échanger, je l’ignore. Il en va ainsi du mystère de la littérature, qui vit et voyage sans demander son avis à son auteur.

Avoir la chance, le privilège de faire entendre ma voix dans L’Orient-Le Jour, titre historique, légendaire même, synonyme d’exigence journalistique et de qualité, restera un de mes beaux souvenirs d’auteure. Paris-Beyrouth, si loin, si près. Et aujourd’hui, on me dit que son supplément littéraire fête ses 20 ans.

20 ans d’amour des lettres et des écrivains, 20 ans d’attention à la parole fragile des auteurs, 20 ans d’inlassable curiosité envers cette infinie diversité que nous offre le monde des livres. 20 ans de proximité avec ces « vies de papier » qui enrichissent, embellissent, agrandissent les nôtres.

Interroger le monde, dire le monde, entendre sa folie et sa beauté, ses déchirures et ses splendeurs, son chaos et sa lumière, comprendre ce qui se joue dans nos vies et dans nos sociétés, c’est ce que nous tentons, nous, auteurs, d’approcher, à tâtons, sans certitudes, sans leçons à imposer, à travers des personnages qui traversent tout le difficile et tout le miracle de l’existence. Et parfois ils arrivent jusqu’à vous, lectrices, lecteurs. Parce que des journaux comme L’Orient littéraire font depuis vingt ans le choix non négociable de chercher à les entendre. Ils méritent toute notre gratitude, et plus que jamais aujourd’hui, dans un pays et un continent frappés, meurtris, endeuillés. Pour que la littérature continue à mettre des mots sur la vie.

Liban d’hier et Orient littéraire

Percy Kemp

Dans Les 28 Hommes de Panfilov, un film de 2016 sur la Deuxième Guerre mondiale, le cinéaste russe Andreï Shalopa fait dire à un soldat qui se bat dans une tranchée contre les nazis que pays et patrie ne se confondent pas nécessairement, le pays étant l’endroit où l’on vit, alors que la patrie est la façon dont on y vit. Ce découplage entre pays et patrie est hélas ô combien d’actualité pour les Libanais d’une certaine culture (pour ne pas dire d’une culture certaine) qui vivent aujourd’hui au pays du Cèdre. Fort heureusement pour tous ces apatrides dans leur propre pays, le désert socio-culturel dans lequel ils se trouvent ensablés renferme quelques rares oasis où ils peuvent encore aller se ressourcer. Et L’Orient littéraire, qui fête aujourd’hui ses vingt ans, en est assurément une et non des moindres. Dans un pays rendu méconnaissable à force d’avoir été violenté et défiguré, l’eau claire de l’oasis de L’Orient littéraire continue en effet de refléter le visage du Liban d’hier. S’y plongeant et tournant ses pages, le lecteur abandonne vite toute idée qu’il aurait pu entretenir de tourner définitivement la page. Et plutôt que de penser à plier bagage pour prendre le large, il s’arcboute sur place, entretenant ainsi en chacun d’entre nous l’espoir qu’un jour prochain, au Liban, pays et patrie à nouveau se confondront.

L’Orient littéraire, Badaro, godo godo

Salma Kojok

Dans l’exil bourguignon qui m’enveloppe depuis quelques années, lorsque les images de guerre m’arrivent, distendues, intenables, je convoque mon panier d’images ; des figures qui rassurent et rassemblent, consolent et revigorent. Images de Beyrouth heureuse, errances sur la Corniche, sourires d’amis, bleu méditerranée… Dans ce trésor mémoriel, parmi les lieux précieux, il y a les bureaux de L’Orient littéraire à Badaro.

Je marche dans Beyrouth, je pars de Hamra, traverse le Centre-ville, la rue de Damas, la Place du musée, les cafés de Badaro et voici la rue Barakat. Je monte l’étage, un visage accueillant ouvre la porte de la Maison.

L’Orient littéraire est un îlot de calme dans la fureur urbaine. Je le vois toujours, dans ma mémoire, avec un éclairage tamisé. C’est l’été, les volets sont d’un vert éclatant, on les a refermés pour conserver la fraîcheur. C’est comme une lumière ancienne, et dans les particules de poussière ensoleillée, je saisis Beyrouth éternelle, sans âge, avant la guerre, avant les crises, dans ce temps insouciant qui n’existe que dans nos nostalgies inventées. La langue ivoirienne a une expression pour le dire, reprise par le titre de la Revue d’histoire de l’Université d’Abidjan : godo godo, avant avant. C’est une expression bété qui exprime aussi quelque chose de l’éternité. Dans d’autres traditions linguistiques, dans les langues germaniques, Godo, God est relié à la définition de dieu ou de ce qui représente la bonté. Si l’on s’amuse à entretisser ces langues, se déploie l’image de temps anciens bénis.

J’aime penser que les locaux de L’Orient littéraire à Beyrouth, carrefour des lettres et de la pensée, abritent ce temps éternel où se déploient passé, présent et possibles à inventer.

L’or et la boue

Charif Majdalani

Je garde des images très vives du premier comité de rédaction de L’Orient littéraire, au début de l’été 2006. C’était dans les bureaux d’Alexandre Najjar, grand mécène devant l’éternel. Il y avait les amis disparus depuis, Jabbour Douaihy et Farès Sassine, il y avait Ramy Zein et il y avait Hind Darwish qui, pendant deux décennies, a porté à bout de bras cette publication en même temps que son institution jumelle, L’Orient des Livres. Nous avons lancé le projet ce jour-là et quand j’y repense, je m’aperçois que les premiers numéros sont parus en pleine guerre de 2006. Aujourd’hui, nous fêtons les vingt ans du supplément, et c’est encore en pleine guerre. La même guerre, en définitive, qui n’en finit pas de recommencer. Le jour de ce premier comité de rédaction, j’avais proposé d’écrire un article sur le volume des œuvres complètes de Claude Simon qui venaient de paraître dans la Pléiade. Dans ce texte, je décrivais le thème essentiel de l’œuvre de Simon, la guerre, justement, l’absence de compréhension de la marche de l’Histoire, le piétinement, le surplace, la boue dans laquelle les humains pataugent sans fin dans la gestion de leur avenir. Rien ne pouvait mieux illustrer notre situation à l’époque, et rien ne peut mieux la décrire aujourd’hui, vingt ans après. Vingt ans où nous n’avons fait que piétiner, patauger dans la boue et dans les sables mouvants de l’Histoire et des pitoyables politiques interne et internationale. Cet article de 2006 s’intitulait « L’opaque condition de l’homme ». J’avais pensé l’intituler « L’or et la boue », en référence au thème désabusé de l’œuvre simonienne et en même temps à la beauté de son texte. La boue, c’est aujourd’hui notre situation qui ne change pas, et l’or, c’est, au milieu de ça, ce bel objet qu’est L’Orient littéraire qui, à l’instar des autres institutions culturelles, sauve le Liban de la déroute complète.

Les écouter écrire

Georgia Makhlouf

Cet anniversaire de 20 ans m’a donné l’occasion d’un retour en arrière, et ce faisant, j’ai redécouvert un texte que j’avais écrit lors de la publication fin 2010 par les éditions Publie.net de François Bon de Les écouter écrire, un livre d’entretiens et de portraits d’écrivains, sélectionnés parmi ceux que j’avais réalisés pour L’Orient littéraire. Je suis émue de le relire, tant j’aurais pu écrire la même chose aujourd’hui.

« Pari fou que celui-là, de créer une revue littéraire quand l’horizon est noir, le sol meuble et le goût de lire, fragilisé par l’urgence de la survie. Pari irréaliste que beaucoup ont accueilli avec scepticisme. Et pourtant, quelques guerres plus tard, le magazine est encore là, il s’est enrichi de nouvelles rubriques, il a trouvé son lectorat, il est devenu une référence dans le domaine du livre. »

Rejoindre l’équipe de L’Orient littéraire, participer à l’aventure de la renaissance de ce supplément, c’est avec un grand bonheur que je l’ai fait. J’ai trouvé là un ancrage dans un projet qui me sied, autrement dit dans un morceau de pays. Et un « travail » qui nécessite que je lise abondamment, que j’aille à la rencontre d’écrivains qui me touchent, et que je tente de traduire, pour les lecteurs, les échanges en dialogues et les silences en ponctuation. Tout cela, je l’entreprends avec le sentiment de jouir d’un immense privilège, celui de me plonger dans la fabrique des littératures du monde. Les questions autour desquelles tournent mes entretiens sont toujours les mêmes : l’avènement d’un texte, comment cela se produit ? Quelle en est la genèse ? Comment tombe-t-on amoureux d’un sujet ? Comment fait-on connaissance avec ses personnages ? Comment s’y prend-t-on pour les faire vivre, mettre de la chair autour du squelette, leur donner un timbre, une hauteur de voix, un rythme, une respiration ? Comment s’en sépare-t-on ensuite ? Et le style, qu’est-ce que c’est, et par quels chemins se met-il à nous appartenir ? Quelles réponses provisoires apporte-t-on à ses fantômes ? Et pour combien de temps ces réponses nous consolent-elles ? Comment, finalement, noircit-on ses feuilles blanches ? Dans la souffrance ou le plaisir ? Dans le mouvement d’un souffle ou comme en apnée ? Dans la jubilation d’une révélation ou dans la lenteur d’une errance ? Toujours les mêmes questions et pourtant une incroyable variété de réponses et d’émotions possibles. Parce qu’écrire, c’est toujours nouveau, c’est toujours une première fois.

Ces entretiens ont été l’occasion de rencontres vraies et fortes. Non pas bien sûr qu’il se soit tissé des liens d’amitié entre les écrivains interrogés et moi, ce serait tout à la fois présomptueux et hors-sujet. Mais il me semble qu’à de rares, très rares exceptions près, ces entretiens ont donné lieu à des paroles belles et justes, non pas de celles qu’on ressert toutes faites et qui ont déjà servi, mais de celles qu’on puise profondément en soi. « S’interroger sur le mystère d’écrire, aller à la source, là où ça se passe, là où la littérature s’invente, vivante et polyphonique, douloureuse et flamboyante, c’est-à-dire sur les tables des écrivains ; s’apercevoir de la fraternité souterraine qui rassemble tous ceux qui partagent cette exigence-là, celle d’inventer le monde où l’on veut habiter, celle de faire de la langue le bien le plus précieux qui soit ; ne jamais être blasé, n’entendre jamais que des réponses neuves et vives, parfois âpres mais jamais convenues, toujours inattendues, toujours bouleversantes ; voilà ce que m’ont permis ces rencontres. » (Ibid.)

Un autre temps fort de cette aventure collective a été la publication d’un numéro collector, le numéro 100, en octobre 2014. Le thème en était « Culture et barbarie », un thème qui, encore une fois, garde toute son actualité et devient même encore plus brûlant aujourd’hui. Tous les écrivains sollicités, tous ceux qui avaient déjà participé à des numéros de L’Orient littéraire en nous accordant des entretiens ou en partageant avec nous des écrits inédits, ont répondu présents et nous ont offert de très beaux textes. Salah Stétié, Tahar Ben Jelloun, Dominique Eddé, Dany Laferrière, Wassyla Tamzali, Pierre Assouline, Metin Arditi, Samir Frangié, Maylis de Kerangal, Sylvie Germain, Wajdi Mouawad… Impossible de les citer tous, mais tous se sont joints à la réflexion, tous ont tracé des chemins, ouvert des portes, suggéré un horizon. Peut-être ne les avons-nous pas lus avec suffisamment d’attention, ni d’engagement… Reprenons ces textes. « Il y a barbarie dès que l’autre n’est plus perçu comme visage, mystère et singularité, qu’il ne fait plus sens et que l’on est sourd à l’appel qu’il profère, hors mots, du seul fait de son apparition, de sa présence. Tu ne tueras point ! », écrivait Sylvie Germain. « Nous savons qu’il suffit d’un rien pour qu’un être ordinaire dégénère en barbare, un drapeau en étendard de haine », affirmait Dominique Eddé qui, plus loin, s’interrogeait : « À présent que tout est à terre, la région en morceaux, les dictateurs démasqués et de nouveaux monstres en train de battre des records, n’y a-t-il pas quelque chose à gagner d’avoir tout perdu ? »

Il faut relire ces textes. Il faut poursuivre l’aventure de L’Orient littéraire.

Issa Makhlouf

Au milieu de décennies de guerres qui ont épuisé le Liban et affaibli son rôle culturel et médiatique, L’Orient-Le Jour a poursuivi sa mission. C’est de ce journal qu’est né, il y a vingt ans, L’Orient littéraire, témoignant d’un attachement à la culture dans un temps de fractures et de deuils.

À travers cette aventure, la foi dans le pluralisme, la liberté et l’ouverture a perduré. La langue française y est demeurée un pont vers les cultures de l’autre rive de la Méditerranée et au-delà.

La continuité de cette expérience témoigne d’une confiance dans l’avenir et dans la capacité de la parole à résister à l’isolement comme à l’oubli. Vingt ans ne sont pas seulement un anniversaire : ils constituent une victoire discrète de la culture et le signe que le Liban demeure capable de dialoguer avec le monde par la liberté d’expression et la création.

Farouk Mardam-Bey

Depuis 2006, le grand mérite de L’Orient littéraire, relancé par Alexandre Najjar, est d’avoir réussi son double pari, celui de défendre vigoureusement la francophonie libanaise tout en s’ouvrant sur la production en langue arabe, aussi bien au Liban qu’ailleurs dans le monde. Très peu de magazines ou de suppléments culturels francophones, y compris en France, ont été capables d’offrir à leurs lecteurs, pendant deux décennies, une telle somme d’informations et de réflexions sur l’actualité littéraire dans les pays concernés, avec autant de régularité, de pluralité et de finesse.

J’ai eu le plaisir de collaborer avec L’Orient littéraire en y publiant de temps à autre des articles ou des entretiens. Je lui suis reconnaissant aussi, en tant qu’éditeur, d’avoir toujours signalé en bonne place les romans traduits de l’arabe en français chez « Sindbad », la collection dont je m’occupe aux Éditions Actes Sud. En fêtant son 20e anniversaire, ma première pensée va évidemment à Hind Darwish qui l’a longtemps animé, alliant comme elle sait le faire douceur et fermeté. Et je salue la mémoire de mes chers amis disparus, Farès Sassine et Jabbour Douaihy, qui ont été ses indéfectibles soutiens.

Carine Marret

La sortie d’un nouveau numéro de L’Orient littéraire est un rendez-vous amoureux, attendu impatiemment le premier jeudi de chaque mois. On le découvre comme on se jette dans les bras de l’être aimé, puis on le lit page après page, ligne après ligne, comme on profite de chaque minute, de chaque heure, en retrouvant celui qui, comme dit le poète, « n’est, chaque fois, ni tout à fait (le) même, ni tout à fait un autre ».

L’Orient littéraire est une promesse. Une promesse d’émerveillement, une promesse d’autres horizons, une promesse de voyage, une promesse d’élévation de l’âme. L’Orient littéraire, c’est toujours l’excellence, l’exigence, à une époque où tout va vite, où tout est expédié, négligé. C’est la flamme qui continue à éclairer quand tout vacille autour, c’est un écho à nos joies et à nos peines sublimées dans les livres mis en lumière, c’est l’accès à une meilleure compréhension du monde. C’est depuis 20 ans et pour, nous le souhaitons de tout cœur, plus longtemps encore, un dialogue ininterrompu.

L’Orient littéraire, c’est la plus belle voix du Liban et de la liberté.

L’Orient littéraire, un monde des livres libanais

Maroun N. Nehmé

À l’occasion de ce bel anniversaire de jeunesse de L’Orient littéraire, j’exprime ma profonde gratitude à son rédacteur en chef. Ad augusta per angusta.

Témoigner en faveur d’un supplément papier à l’heure du tout numérique implique un choix existentiel majeur.

Le livre, « cube de papier composé de feuillets », demeure aujourd’hui l’objet écrit le plus adéquat pour répondre aux attentes des lecteurs qui entament un dialogue intense avec les œuvres qui les font penser ou rêver.

En tant que libraire-lecteur, je me positionne en faveur de la finitude des choix de la forme papier, libre à nous de les critiquer. Je me positionne aussi en adversaire acharné du fantasme d’internet en super-librairie, capable de mettre virtuellement tous les livres à notre disposition. In fine, la pléthore de l’offre finit par se retourner heureusement contre elle-même. Elle pourrait déboussoler un pro : que lire si je peux tout lire ?

Mais être cultivé, n’est-ce pas savoir se situer ?

Le rapport du libraire-lecteur à L’Orient littéraire est le rapport de la double médiation : combien de lecteurs potentiels ou avérés se sont-ils adressés à nous grâce à la médiation de L’Orient, et à qui avons-nous pu communiquer la merveille que représente le livre en tant qu’outil cognitif ?

La réponse est largement altérée par une crise économique majeure qui empêche un large public de franchir le seuil de nos librairies.

L’Orient littéraire francophone est en soi un acte de résistance dans la durée. Son offre est « globale » entre ouvrages importés et productions locales toutes langues confondues. Les activités du monde du livre, particulièrement francophone, y figurent aussi tous les mois pour le plus grand bonheur de la « magnifique humanité » à laquelle il s’adresse, un peu pour faire battre son cœur à l’unisson.

Mieux qu’informatif ou critique, L’Orient littéraire se doit d’être clivant, car tout est politique dans un Liban où la culture est une pièce maîtresse de l’identité multiple, libre et francophone.

Vivat !

Christophe Ono-dit-Biot

Relancé sous les bombes en 2006, L’Orient littéraire fête aujourd’hui ses vingt ans et c’est encore sous les bombes. Je lui souhaite donc un merveilleux anniversaire, parce que c’est merveilleux que L’Orient littéraire soit encore vivant, et toujours aussi vivace. Je pense évidemment au célèbre début d’Aden Arabie (« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. ») et j’aimerais faire mentir Paul Nizan : je salue en effet de tout cœur et avec admiration le courage et l’élégance de l’équipe qui anime L’Orient littéraire et qui tient bon malgré les leçons souvent cruelles de « L’École de la guerre », selon le titre du beau récit d’enfance de l’écrivain Alexandre Najjar, artisan valeureux de la renaissance, en 2006, de ce supplément essentiel. Oui, il en faut, du courage, de l’élégance, du style, mais aussi de la foi en l’homme et en la beauté pour continuer d’offrir, au cœur du chaos de l’actualité et des explosions, un espace aussi précieux pour le dialogue intellectuel, la création, la réflexion, l’imaginaire, le temps long, la diversité des voix arabes et francophones, l’ouverture d’esprit sans laquelle tout se sclérose sous l’assaut des passions tristes. Quand l’actualité pourrait conduire au désespoir, L’Orient littéraire nous rappelle, avec une énergie vitale toute libanaise, une sagesse qui est un exemple pour le Français et l’Européen que je suis, et disons-le, un vrai panache, à relever la tête pour voir plus loin, et ne jamais oublier que la culture n’est pas seulement une politesse mais une nourriture de première nécessité pour l’âme et, par-dessus tout, la meilleure façon de résister à la fatalité en refusant qu’elle gagne. Et résister, ce n’est pas seulement tenir, c’est se rappeler et rappeler aux autres, tous les jours, qu’on est en vie, qu’on n’a pas renoncé à être humain et qu’on est encore capable de s’émouvoir devant la beauté d’un poème et d’y reprendre des forces.

Joyeux anniversaire à L’Orient littéraire. Vingt ans, c’est beau. Et ce n’est qu’un début.

Daniel Rondeau, de l’Académie française

Orient et littéraire sont deux mots qui vont très bien ensemble, depuis toujours. L’Orient, patrie des songes, des aèdes, des premiers livres, Byblos, port d’arrivée des papyrus, Beyrouth, capitale du livre, ville refuge d’écrivains, de poètes (Vénus et Adonis), de « chevaliers d’étranges paroles », d’érudits, d’éditeurs. L’Orient littéraire a inscrit sa jeune histoire dans cette tradition et fête aujourd’hui ses vingt ans. Je suis un lecteur de L’Orient littéraire depuis ses débuts, je pense souvent à ceux qui le font exister. Il est réconfortant de savoir qu’aujourd’hui à Beyrouth travaillent toujours des journalistes passionnés de littérature, à l’heure où les marchands de fariboles tiennent le haut du pavé. Les écrivains n’existent pas sans les critiques qui les lisent et battent tambour pour les livres qu’ils aiment. C’est donc avec beaucoup de gratitude et d’affection que je vous souhaite un joyeux anniversaire. Longue vie à L’Orient littéraire !

Josyane Savigneau

En 2006, dans ce petit pays toujours en proie à la violence mais vaillant, résistant à tous ceux qui veulent sa mort, naissait un journal, L’Orient littéraire, un cahier dédié aux livres. C’était un bonheur de voir défendre, en français, la littérature, les littératures, et une joie d’être invitée à participer à cette belle aventure.

Au moment où, en France, très souvent, le geste critique s’affadissait, où l’on passait de plus en plus au « j’aime », « je n’aime pas », au lieu d’analyser, d’approfondir – la situation a empiré depuis –, L’Orient littéraire, avec son exigence, prenait le relais.

Et il n’a pas faibli. Au fil de ses deux décennies, les grands écrivains français – et pas seulement eux – ont trouvé place dans ses colonnes : entretiens, questionnaire de Proust, critiques de livres…

En découvrant les articles de L’Orient littéraire, on a parfois honte des publications françaises et de ce qu’on vient d’y lire.

20 ans, c’est un bel âge pour un journal qui défend la littérature. C’est aussi un exploit dans ce Liban toujours menacé.

La rentrée littéraire française, dont cette année encore, L’Orient littéraire rendra compte avec son habituelle pertinence, est un plaisir de découverte, mais aussi une charge pour les critiques et les jurés de prix, en raison de son abondance. À Paris, c’est un moment intense, mais sans danger. À Beyrouth, c’est une victoire de chaque instant.

Que dire à L’Orient littéraire pour cet anniversaire ? Simplement merci. Merci d’être ce phare. Et de demeurer cet îlot de résistance par la littérature.

Salah Stétié (dans L’Orient littéraire, nº4, octobre 2006)

L’Orient littéraire et culturel a été une grande aventure : c’était un journal complet, qui comptait parfois 18 pages. C’était l’époque où le Liban se trouvait à son apogée politique, culturel et économique. Il y avait alors nombre d’écrivains et de peintres novateurs ; on assistait à l’essor du théâtre, au début du roman et à l’éclosion de la nouvelle poésie arabe… C’était passionnant ! Georges Naccache, qui était un immense journaliste, et moi-même qui étais son collaborateur, avons alors jugé que le moment était venu de créer un supplément à L’Orient dont la vocation serait à la fois culturelle et littéraire. L’Orient littéraire avait une vingtaine de correspondants dans le monde : au Canada (Naïm Kattan, un être remarquable, journaliste et romancier), à Paris (Chérif Khaznadar), en Syrie, en Égypte… Il proposait des chroniques dans toutes les disciplines, y compris la peinture et la musique. Ayant été nommé en 1961 conseiller culturel du Liban en Europe occidentale, j’ai dû malheureusement abandonner mes fonctions de rédacteur en chef du supplément. Le journal a peu à peu décliné et a finalement été supprimé. Je me réjouis aujourd’hui de sa résurrection !

Abdo Wazen

L’Orient littéraire est sans doute aujourd’hui le seul supplément littéraire au Liban attendu avec autant d’impatience. Je répugne d’ailleurs à le qualifier de simple « supplément », tant il a dépassé le cadre de la page littéraire adossée à un journal, malgré l’importance, l’originalité et la remarquable résilience de L’Orient-Le Jour, qui demeure au Liban l’unique véritable quotidien au sens noble du terme, alors même que la presse, y compris arabophone, a connu un profond déclin.

L’Orient littéraire est un journal littéraire à part entière qui réunit de véritables critiques et journalistes, spécialistes reconnus du champ littéraire et critique, dont les analyses et les idées inspirent confiance aux lecteurs. Chacun apporte un regard singulier et cette diversité des sensibilités, des méthodes et des approches contribue à la richesse de la publication. D’autant plus que L’Orient littéraire accorde à ses collaborateurs une véritable liberté d’expression, leur permettant de développer leurs opinions en dehors de toute forme de censure.

L’Orient littéraire se distingue par l’ampleur de sa vision, son ouverture à la littérature francophone libanaise et internationale, à la littérature française elle-même, ainsi qu’au mouvement littéraire arabe au Liban et dans le monde arabe. Cette caractéristique lui est propre : il n’oublie jamais ses racines ni son environnement culturel et littéraire. Il rend ainsi un précieux service à la littérature libanaise contemporaine écrite en arabe, dont il célèbre les figures majeures et les auteurs les plus marquants, leur permettant de présenter leurs ouvrages aux lecteurs francophones. Par ailleurs, il porte une attention soutenue à l’actualité de la littérature mondiale, notamment à travers ses traductions françaises. De ce fait, L’Orient littéraire devient une plateforme ouverte et un pont permettant aux lecteurs de suivre les productions les plus significatives de la création littéraire contemporaine.

À l’heure où la francophonie est confrontée à de nombreux défis, L’Orient littéraire joue un rôle fondamental dans son rayonnement au Liban et dans le monde arabe. Il s’efforce de rassembler les plumes francophones du Machrek, du Maghreb et de la diaspora afin qu’elles se rencontrent dans ses pages, faisant de lui une tribune ouverte à toutes les expressions de la francophonie et à leur créativité littéraire et critique.

Je souhaite souvent que L’Orient littéraire paraisse deux fois par mois. J’avoue l’attendre avec la même impatience que Le Monde des livres ou Le Figaro littéraire, entre autres.

Vingt ans de poésie Rima Abdul Malak20 ans : le plus bel âge ! Depuis qu’il a été repris en 2006 par Alexandre Najjar, L’Orient littéraire a su prolonger une magnifique aventure commencée en 1929, sous l’impulsion du poète Georges Schéhadé. Tel un arbre que rien ne peut déraciner, il a su résister aux multiples secousses de l’histoire, tandis que ses branches n’ont jamais cessé de s’élancer vers de nouveaux horizons. La poésie en est le souffle permanent, traversant les saisons, accueillant les oiseaux de passage et faisant entendre, feuille après feuille, les voix les plus inspirantes.Tout au long de ces vingt ans, les pages de L’Orient littéraire ont dessiné une terre d’hospitalité pour la poésie. Un pays sans frontières, où Mahmoud Darwich dialogue avec Charles Baudelaire, où Salah Stétié...
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