Peut-on parler de vie culturelle dans un pays où la guerre dure depuis un demi-siècle ? Si l’on définit la culture comme production intellectuelle florissante – universités, théâtres, maisons d’édition, vie stable –, une guerre prolongée l’affaiblit nécessairement : elle épuise les ressources, disperse les élites, transforme la création en simple quête de survie. Mais si l’on entend par culture un ensemble de valeurs, de pratiques et de représentations collectives, alors la guerre engendre sa propre culture : peur, résistance, adaptation, mémoire des blessures. Elle ne détruit pas la culture, elle la reconfigure, comme l’ont montré les deux guerres mondiales, qui ont vu naître de grandes œuvres, la souffrance déplaçant les questions de la seule beauté vers la justice et la survie.
Le Liban illustre ce paradoxe. Sans posséder une culture florissante au sens institutionnel, il possède une culture façonnée par la peur, le deuil et l’attente. La vraie question n’est plus de savoir quelle culture peut émerger dans ces conditions, mais comment elle peut garder son sens quand le conflit devient climat permanent. La tragédie surgit quand la guerre, cessant d’être exceptionnelle, devient la norme : le danger n’est plus seulement matériel, il tient à l’habitude prise de l’inacceptable, l’exception se muant en règle.
Depuis 1975, la création littéraire et artistique libanaise s’est développée dans cet espace marqué par une guerre durable. À la différence de l’Europe d’après 1945, qui a connu une transition vers la paix, le Liban a vécu une guerre continue sous formes changeantes, inscrivant violence et destruction dans l’imaginaire créateur. Pourtant, les œuvres marquantes ne se limitent pas à la guerre comme sujet : elle devient porte d’entrée vers l’identité, la perte, l’exil, la ville et le temps fragmenté. Cette dimension traverse l’œuvre de romanciers comme Elias Khoury, Hoda Barakat, Najwa Barakat, Hassan Daoud, Iman Humaydan, Rachid el-Daïf, Hanan el-Cheikh, Rabih Jaber, ainsi que des auteurs francophones – Charif Majdalani, Hyam Yared, Vénus Khoury-Ghata – et des poètes comme Abbas Beydoun, Abdo Wazen et Akl Awit.
Dans les arts plastiques, chez Ayman Baalbaki, la guerre reste liée à la ville blessée et aux ruines, tandis que chez Shawki Youssef elle se déplace vers un effondrement intérieur plus silencieux. La création libanaise dialogue ainsi constamment avec la guerre, sans jamais la clore en passé achevé : elle demeure blessure ouverte, réactivée à chaque crise.
Dans ce contexte, la tâche de l’écrivain ou de l’intellectuel devient plus difficile et plus nécessaire : résister à la haine absolue, garder la distance permettant critique et questionnement, rester fidèle à une vérité complexe même incompatible avec les slogans dominants. Cette fidélité a coûté la vie à plusieurs penseurs libanais assassinés : Hussein Mroueh, Mehdi Amel, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Lokman Slim… Ces meurtres ne visent pas seulement des individus : ils attaquent l’espace même de la pensée libre, adressant un message collectif qui transforme la peur individuelle en climat général. L’espace culturel se rétrécit alors, et le censeur n’est plus seulement extérieur – État, groupe armé, institution religieuse –, il s’installe en l’individu lui-même, sous forme d’autocensure aussi dangereuse que l’assassinat.
L’expérience libanaise rejoint ainsi une interrogation plus universelle sur la fonction de la culture face à la violence. Albert Camus y voyait la défense de l’humain et de sa dignité, sans justifier ni idéologie ni violence. Jean-Paul Sartre concevait la littérature comme acte et engagement, faisant de l’écrivain un acteur de la conscience historique. George Orwell insistait sur la défense de la vérité contre le mensonge et la propagande engendrés par la guerre. Edward Saïd, dans Representations of the Intellectual, défendait un intellectuel capable de dire la vérité face au pouvoir comme face à sa propre communauté. Dans les sociétés durablement marquées par la guerre, la culture n’est donc pas un luxe mais une nécessité : elle préserve la capacité d’imaginer un avenir, même quand la réalité semble démentir tout espoir.
À ces défis internes s’ajoutent des mutations mondiales qu’aucune société ne peut ignorer – révolution numérique, intelligence artificielle, mondialisation culturelle, crises environnementales, bouleversements géopolitiques – qui touchent Beyrouth comme Paris, Londres ou New York. La question culturelle libanaise devient double : affronter l’héritage de la guerre et des divisions communautaires, tout en répondant aux mutations qui redéfinissent la culture elle-même. L’intellectuel libanais doit désormais aussi s’interroger sur la place de la culture à l’ère des algorithmes, sur l’avenir de l’écriture approfondie face à l’immédiateté, sur la défense de l’esprit critique dans un espace saturé d’informations et soumis à la logique de rentabilité. La « crise de la culture » décrite par Hannah Arendt prend une dimension nouvelle : autrefois, on craignait la culture-marchandise de masse ; désormais, ce qui échappe à la marchandisation risque de disparaître, la culture devenant contenu éphémère vite consommé et oublié, au détriment du temps long qu’exigent lecture et réflexion.
En définitive, les crises politiques, économiques et sécuritaires du Liban, sa vulnérabilité face aux puissances régionales, dont les ambitions expansionnistes israéliennes, l’effondrement de l’État de droit et l’impunité des grands crimes récents (guerre civile, assassinats politiques, explosion du port de Beyrouth) ont privé la culture du socle nécessaire à son épanouissement.
Beyrouth a perdu son ancien monopole de l’édition et du débat intellectuel, son statut de laboratoire d’idées du XXe siècle, et doit reconstruire ses institutions. La ville reste un lieu d’intense activité créatrice, mais des événements culturels isolés ne suffisent pas à fonder une véritable vie culturelle, laquelle suppose accumulation, mémoire collective, horizon commun de coexistence et institutions transformant les initiatives individuelles en biens partagés.
Le Liban apparaît ainsi comme une patrie différée plutôt qu’achevée, où justice, autorité de l’État et mémoire partagée restent inaccomplies. Malgré tout, la culture garde une fonction essentielle : interroger, témoigner du réel sans complaisance, préserver la mémoire contre l’effacement, défendre le sens des mots contre les pouvoirs qui les instrumentalisent. Si elle ne peut empêcher l’effondrement, elle peut en limiter la portée totale, préservant le droit de comprendre et de contester. La culture demeure ainsi l’une des dernières lignes de défense de l’humain. Non comme une solution toute faite, mais comme une résistance éthique qui empêche la ruine de devenir l’unique horizon de la vie.
* Résumé de mon intervention consacrée à la dimension culturelle, présentée lors du colloque Le Liban dans la polycrise, organisé à Paris par le Centre arabe de recherches et d’études politiques.