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Culture - Célébration

Zaki Nassif, ou le musicien qui « fédère tous les Libanais »

Dans le 11e volume de la collection « Figures musicales du Liban » des éditions Geuthner, Zeina Saleh Kayali a choisi de mettre ce « Chantre du terroir » à l’honneur.

Zaki Nassif, ou le musicien qui « fédère tous les Libanais »

Première de couverture de l’ouvrage sur Zaki Nassif signé Zeina Saleh Kayali qui vient de paraître aux éditions Geuthner. Photo avec l'aimable autorisation de l’auteure

Cela fait 10 ans que la collection Figures musicales du Liban, dirigée par Zeina Saleh Kayali, œuvre à faire connaître et à documenter biographies et carrières des musiciens et musiciennes libanais(es). Deux ouvrages de référence ont précédé sa création, Compositeurs libanais des 20e et 21e siècles (2011), de la directrice avec Vincent Rouquès, puis La Vie musicale au Liban (2015) de la même autrice. Ces précieux outils de travail permettent de lancer une démarche de caractérisation des spécificités de la musique libanaise, dans toute sa diversité.

Marcher sur les pas d’un musicien est avant tout un travail de terrain. « Or il y a globalement assez peu d’archives écrites », déplore-t-elle. « C’est pour cela que j’ai fondé un centre d’archives à Jamhour, pour collecter les différents documents qui concernent le monde musical libanais. En somme, l’essentiel de mon travail de recherche se fonde sur des rencontres et des entretiens ».

Pour Zaki Nassif, différents proches du chanteur ont volontiers partagé leurs souvenirs, notamment son neveu, Nabil, le pianiste Abdelrahman Bacha, et Abdel Halim Caracalla. « Ce que j’ai rapidement constaté en écrivant mon livre, c’est à quel point Zaki Nassif fédère tous les Libanais, ce qui est rare dans le monde musical, l’un étant jugé trop occidental ou pas assez… Or ce musicien qui a traversé le XXe siècle est profondément apprécié, les gens sourient en l’évoquant, il a rendu ses proches et son public heureux, et les a marqués par sa bienveillance et sa sincérité », souligne la cofondatrice du festival Les Musicales du Liban, avec Georges Daccache.

Né il y a 110 ans, Zaki Nassif a connu l’Empire ottoman, le mandat français, l’indépendance et la guerre. « Il a eu sa période PPS (Parti populaire syrien NDLR) dont il a composé l’hymne, mais comme de nombreuses personnes de sa génération, il en est revenu », précise-t-elle. Il a néanmoins toujours gardé un esprit collectif. « Ce n’était pas le genre de soliste à s’écouter pendant des heures. Il a été pionnier dans l’introduction des chœurs, il aimait le genre de la dabké. Il a toujours écrit en arabe et il est écouté dans toutes les communautés du Liban », ajoute-t-elle.

L’affiche de l’événement  organisé par Philokalia et sœur Marana  autour de Zaki Nassif, pour célébrer les 110 ans de sa naissance. Photo Fadi Khalil
L’affiche de l’événement organisé par Philokalia et sœur Marana autour de Zaki Nassif, pour célébrer les 110 ans de sa naissance. Photo Fadi Khalil

Un musicien aussi chevronné qu’éclectique

La réputation sentimentale et bucolique du compositeur ne doit pas pour autant occulter la solide formation qui sous-tend son écriture musicale. « Comme d’autres de sa génération, il a bénéficié d’un enseignement classique de haute volée. À l’instar de Toufic el-Bacha, il a été élève à l’Institut de la musique de l’Université américaine, dont les professeurs étaient des Russes blancs qui avaient fui la révolution bolchévique », explique Zeina Saleh Kayali.

Zaki Nassif est emblématique d’une génération cosmopolite, sensible aux influences russes, mais aussi françaises, égyptiennes, arméniennes… « Au fond, elle correspond à l’âme libanaise dans toute sa pluralité », constate l’autrice. « Le répertoire du musicien relève de cette variété, il a commencé à composer des œuvres relevant du langage musical français du XIXe siècle. Il est ensuite passé à des œuvres plus joyeuses, qui exaltent la nature, puis à des pièces folkloriques, ou encore liturgiques. Le fonds d’archives qui lui est consacré à l’Université américaine révèle une écriture musicale précise et rigoureuse », précise-t-elle.

Zaki Nassif, chantre du terroir (Ed. Geuthner) se lit comme un roman, s’appuyant sur des anecdotes précises et souvent amusantes. Le musicien, sociable et transversal, participe activement à la scène musicale de son temps, que l’on retrouve au fil de la lecture. « Il a participé, avec les Rahbani notamment, à façonner, dans les années 40 et 50, une chanson libanaise plus moderne, qui s’écarte du format égyptien, long et souvent languissant. Ils ont aussi composé des opérettes, au sein desquelles de nombreuses pièces de Zaki Nassif sont reprises », ajoute l’autrice.

Les liens avec les Rahbani se sont cependant rapidement délités, ces derniers souhaitant « occuper toute la place auprès de Feyrouz ». L’amitié entre la chanteuse et Zaki Nassif est fortement mise à mal lorsqu’elle interprète en 1981 à l’Unesco Ya banni oummi, un texte de Gibran mis en musique par le musicien, qu’elle ne cite à aucun moment dans les médias. Il en a été très affecté et lui a rédigé une lettre émouvante que l’on peut découvrir dans le livre. À la mort de Assi Rahbani, Zaki Nassif et Feyrouz enregistrent un album (Feyrouz chante Zaki Nassif - 1994), qui connaît un succès international considérable.

Une œuvre vivante et actuelle

Selon Zeina Saleh Kayali, Raje3yet3ammar est un second hymne national libanais. « Il est régulièrement interprété à la fin des concerts de musique orientale, tout le monde le connaît. Sa chanson Na’ili ahla zahra a été harmonisée à quatre voix, a cappella, et j’ai eu la chance de l’interpréter avec mon ensemble vocal à 4 voix à Paris, cette version est très réussie et régulièrement proposée à l’étranger. La qualité de la musique de Zaki Nassif fait l’unanimité, même dans les cercles de composition plus élitistes, il était d’ailleurs très ami avec Toufic el-Bacha, qui respectait son talent », confie Zeina Saleh Kayali, tout en rappelant que Zaki Nassif faisait régulièrement l’intermédiaire entre son ami et son épouse, dont les relations étaient souvent orageuses.

Zeina Saleh Kayali, autrice de l’ouvrage « Zaki Nassif, chantre du terroir ». Photo avec l’aimable autorisation de Zeina Saleh Kayali
Zeina Saleh Kayali, autrice de l’ouvrage « Zaki Nassif, chantre du terroir ». Photo avec l’aimable autorisation de Zeina Saleh Kayali

Au fil du récit, l’autrice manie l’humour avec délicatesse et parvient à dessiner un portrait vivant et profondément humain de Zaki Nassif. « J’ai été émue de retrouver dans les archives du musicien des bulletins de santé, des cartons d’invitation au Phoenicia ou à des premières du Festival de Baalbeck, mais aussi des brouillons de lettres, dont celle adressée à Feyrouz, où il développe sa déception amicale. Ses agendas sont également fascinants : ce qui m’intéresse, c’est de comprendre leur processus créatif et sur quoi il repose », précise-t-elle, tout en nuançant la rondeur du personnage. « Caracalla m’a bien précisé que Zaki Nassif n’était pas enclin à recevoir trop de conseils, il pouvait mal le prendre et… bouder ! », enchaîne-t-elle en souriant.

Autour de lui, quelques amitiés fidèles ont pourtant jalonné son parcours, Khalil Maknieh, mais aussi Magida el-Roumi. « Lorsqu’elle a perdu sa sœur, Zaki Nassif lui a composé ses plus belles chansons, il aimait consoler ses proches, ce qu’il a fait avec Feyrouz quand il l’a vue si malheureuse dans les années 1990 », insiste-t-elle.

Les projets de juillet

Déjà sur place au Liban, Zeina Saleh Kayali a un programme bien rempli pour l’été. Le 4 juillet est organisé par Philokalia et sœur Marana, au théâtre de Zouk, un événement autour de Zaki Nassif, pour célébrer les 110 ans de sa naissance. « Une première partie proposera quelques-unes de ses œuvres réarrangées par le compositeur Iad Kanaan ; la seconde partie sera consacrée à la dabké, incarnée par une troupe. Entre les deux, l’organisatrice a prévu que deux enfants me poseront des questions sur Zaki Nassif, sur son importance et sa charge symbolique dans notre patrimoine musical libanais », annonce l’autrice, qui signera son dernier ouvrage à cette occasion.

À Beit Tabaris, est prévu le 7 juillet un récital de piano avec Élia Koussa, puis le 14 juillet aura lieu une masterclass de chant et piano avec Philippe-Nicolas Martin et Élie Sawma. La suite est en cours de préparation : d’autres projets seront proposés au fil de l’été. En parallèle, Zeina Saleh Kayali poursuit le travail d’enquête pour son prochain ouvrage de la collection autour du compositeur Boghos Gelalian. « C’est l’occasion de montrer l’influence déterminante de la musique arménienne sur notre musique, j’aimerais sortir le livre en 2027, pour célébrer le centenaire de la naissance de ce grand compositeur. Je m’appuie entre autres sur les chroniques musicales de Georges Baz, dans la Revue du Liban, mais aussi sur des travaux de recherche universitaire. Ensuite, j’aimerais travailler sur une compositrice, peut-être Bouchra Turk », conclut-elle avec entrain, soulignant son plaisir de travailler autour de thématiques qui rassemblent ce qu’elle affectionne le plus, la musique et le Liban.


Cela fait 10 ans que la collection Figures musicales du Liban, dirigée par Zeina Saleh Kayali, œuvre à faire connaître et à documenter biographies et carrières des musiciens et musiciennes libanais(es). Deux ouvrages de référence ont précédé sa création, Compositeurs libanais des 20e et 21e siècles (2011), de la directrice avec Vincent Rouquès, puis La Vie musicale au Liban (2015) de la même autrice. Ces précieux outils de travail permettent de lancer une démarche de caractérisation des spécificités de la musique libanaise, dans toute sa diversité.Marcher sur les pas d’un musicien est avant tout un travail de terrain. « Or il y a globalement assez peu d’archives écrites », déplore-t-elle. « C’est pour cela que j’ai fondé un centre d’archives à Jamhour, pour collecter les différents documents qui...
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