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Culture - Archéologie

Entre paganisme et chrétienté : l’énigme des pierres éternelles de Hammara, au mont Hermon

Effacée des cartes pour une question de graphie, la commune, mise récemment sous protection renforcée par l’Unesco, offre une histoire à ciel ouvert.

Entre paganisme et chrétienté : l’énigme des pierres éternelles de Hammara, au mont Hermon

À Hammara, les pierres racontent quinze siècles d'histoire au cœur du mont Hermon. Photo Wikicommons

En avril 2026, l’Unesco a accordé une protection renforcée provisoire à 39 sites culturels au Liban, parmi lesquels les vestiges de Hammara, sur les pentes du mont Hermon. Culminant à 2 814 mètres d’altitude, souvent appelé Jabal al-Cheikh (« montagne du Cheikh ») en référence à ses sommets enneigés évoquant les cheveux blancs d’un ancien sage, le massif abrite plus de 30 sanctuaires et temples anciens, dont une grande partie se concentre dans le secteur nord de la montagne.

Un village rayé des cartes routières

Hammara, située sur les flancs de l’Anti-Liban, à une dizaine de kilomètres au sud du poste-frontière de Masnaa, n’existe plus sur la carte du Liban. En raison de sa graphie arabe, identique au mot « ânesse », la commune a été rebaptisée el-Manara en 1968. Les ruines historiques de ce village sont documentées par la plateforme d’archives ouvertes HAL et dans la revue scientifique Ktèma (disponible sur le portail Persée sous l’intitulé « Les Monuments de Hammara, Béqa’-Sud, Liban »). Il s’agit d’une tombe à enclos, d’un complexe funéraire unique et des vestiges de Qasr Hammara (ou Qasr el-Manara). Sur place, les restes matériels ont été rigoureusement étudiés par deux experts de l’archéologie et de l’épigraphie : le Libanais Chaker Ghadban, ancien directeur général des Antiquités (DGA), et l’historien français Julien Aliquot.

Un chef-d’œuvre paléochrétien taillé dans la roche

Découvert et décrit par Chaker Ghadban, le complexe funéraire se présente sous la forme d’un hypogée carré entièrement taillé dans le roc. L’accès à la tombe s’effectuait par un couloir étroit – un dromos – menant à une porte en basalte pesant plus de deux tonnes. Elle arbore des décors en relief représentant les visages sculptés d’un couple, des motifs géométriques (macarons, losanges, rosaces) ainsi que deux croix sous des arcs en plein cintre. L’édifice est également gravé d’une inscription : « L’an 513. Nasios l’a fait ». Comme l’indique Chaker Ghadban, la porte, « véritable chef-d’œuvre paléochrétien », a été transférée sur le chantier de fouilles de Anjar afin d’y être conservée.

L’exploration de la chambre funéraire a par ailleurs révélé des niches surmontées d’un arc (arcosolia), sculptées dans la paroi. Trois cuves y abritaient les ossements de cinq individus. Les fouilles ont également mis au jour un mobilier funéraire modeste, mais plus ancien que la porte : des lampes en terre cuite datant du IVe ou du Ve siècle après J.-C., une bague en fer et des bracelets d’enfants en bronze ornés de têtes de serpent. L’ensemble de ces artefacts a rejoint les collections du musée national de Beyrouth.

En contrebas du site, lors des travaux de construction d’une maison, Ghadban découvre une autre tombe. Située au centre d’un enclos rectangulaire en pierre, elle était taillée à même le roc et protégée par un couvercle massif dont l’une des faces présente le buste en bas-relief d’un personnage vêtu d’un large manteau, les bras levés dans la posture de l’orant (en prière). Le visage imberbe est marqué par des yeux en pastilles rondes, de grandes oreilles et une absence de front. « Ce travail est manifestement l’œuvre d’un artisan local de tradition sémitique, s’éloignant des standards esthétiques gréco-romains classiques », souligne Chaker Ghadban, ajoutant que la présence d’un chrisme (monogramme du Christ) gravé près de la tête indique qu’il s’agit d’une sépulture chrétienne. Celle-ci a été datée de l’époque théodosienne (430-450 après J.-C.). Jugé « exceptionnel », le couvercle de la tombe a été transféré sur le site de Anjar afin d’assurer sa conservation.

Entre temple romain et tombe chrétienne, les énigmes archéologiques de Hammara. Photo Wikicommons
Entre temple romain et tombe chrétienne, les énigmes archéologiques de Hammara. Photo Wikicommons

Défi aux codes de la Rome antique ?

Pour sa part, Julien Aliquot, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) et auteur de plusieurs publications sur l’organisation religieuse et les inscriptions grecques de la région sous l’Empire romain, relate qu’en 1938, les géographes français Richard Thoumin et Étienne de Vaumas décrivaient le mont Hermon comme un « paysage sacré » s’étendant sur environ 1 000 kilomètres carrés. À la même époque, les archéologues allemands Daniel Krencker et Willy Zschietzschmann mettaient en lumière les singularités de l’architecture sacrée du massif, qui contrastent avec le modèle romain traditionnel : absence de colonnes en façade (le plan n’était pas prostyle), abandon de l’ordre corinthien pour l’extérieur, entrée unique vers la pièce sacrée (la cella), alors que les temples de la Békaa et du Mont-Liban arborent habituellement une triple porte. Pour l’archéologie moderne, cette architecture relevait d’un choix délibéré. « Elle visait à préserver les traditions religieuses sémitiques locales sous l’Empire romain », explique en substance Julien Aliquot. À de rares exceptions près, la majorité de ces sanctuaires remonterait à l’époque romaine, entre la seconde moitié du IIe siècle et la fin du IIIe siècle après J.-C.

Le Qasr garde une part de son mystère

Mais revenons au cœur du sujet : le site de Qasr Hammara (château en arabe), tel qu’il est présenté par Julien Aliquot.

Ici, des blocs de pierre « issus d’un ou de plusieurs édifices romains » ont été réutilisés à l’époque protobyzantine pour construire un édifice dont la nature exacte fait encore débat. Les Allemands Daniel Krencker et Willy Zschietzschmann, à qui l’on doit « l’étude la plus complète de ces monuments », reconnaissent dans Qasr Hammara une basilique à abside chrétienne et une maison à l’intérieur d’une même enceinte. Une hypothèse partagée par le chercheur britannique George Francis Taylor et Chaker Ghadban. Cependant, l’archéologue Lévon Nordiguian, fondateur du musée de Préhistoire libanaise et auteur de l’ouvrage Les Temples de l’époque romaine au Liban, a repéré les éléments d’un pressoir à huile à l’intérieur du bâtiment identifié comme une église. Selon lui, la présence de ces vestiges suggère que cet édifice et l’habitat en contrebas faisaient partie d’un monastère. Si la fonction précise de Qasr Hammara divise les spécialistes, ils s’accordent en revanche pour attribuer les plus anciens blocs, repérés à proximité du site, à un sanctuaire romain. Selon Julien Aliquot, les indices les plus probants reposent sur des éléments architecturaux : un petit autel votif destiné à honorer une divinité, des bases de colonnes et de demi-colonnes épannelées (laissées à l’état d’ébauche), un chapiteau ionique, ainsi que deux fragments ornés d’une conque et de motifs végétaux. Enfin, des blocs d’architrave complètent la découverte : deux d’entre eux portent une dédicace païenne en langue grecque, datée par Julien Aliquot entre le milieu du IIIe siècle et le début du IVe siècle après J.-C. Elle commémore la construction d’un grand portique quadrivalent financé par la communauté rurale d’Ainkania, site antique situé sur un plateau dominant Qasr Hammara, à une distance de cinq kilomètres vers l’est. « Le texte est adressé au dieu Zeus, lui demandant : ‘‘Augmente, Fortune d’Ainkania’’. »

Le mont Hermon (Jabal el-Cheikh) est actuellement placé sous le contrôle des forces israéliennes, qui se sont emparées du versant syrien ainsi que des sommets stratégiques de ce massif. Cette emprise totale permet à Israël de disposer d’un poste d’observation avancé majeur sur Damas, ainsi que sur la Békaa et le Liban-Sud.

En avril 2026, l’Unesco a accordé une protection renforcée provisoire à 39 sites culturels au Liban, parmi lesquels les vestiges de Hammara, sur les pentes du mont Hermon. Culminant à 2 814 mètres d’altitude, souvent appelé Jabal al-Cheikh (« montagne du Cheikh ») en référence à ses sommets enneigés évoquant les cheveux blancs d’un ancien sage, le massif abrite plus de 30 sanctuaires et temples anciens, dont une grande partie se concentre dans le secteur nord de la montagne.Un village rayé des cartes routièresHammara, située sur les flancs de l’Anti-Liban, à une dizaine de kilomètres au sud du poste-frontière de Masnaa, n’existe plus sur la carte du Liban. En raison de sa graphie arabe, identique au mot « ânesse », la commune a été rebaptisée el-Manara en 1968. Les ruines historiques de ce village sont...
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