Critiques littéraires

Mathilde Girard fait revivre Adrien Borel

Mathilde Girard fait revivre Adrien Borel

D.R.

Adrien Borel de Mathilde Girard, Gallimard, 2026, 114 p.

Il a été bien oublié, Adrien Borel (1886-1966), sauf probablement par les psychanalystes et par ceux qui se sont intéressés de près à Georges Bataille (1897-1962), car il a été son analyste, puis celui de Michel Leiris (1901-1990) et de Colette Peignot (1903-1938), notamment. Ce psychiatre, cofondateur de la Société psychanalytique de Paris en 1926, était un personnage important et réputé, mais son souvenir a été peu à peu effacé par le rayonnement d’un brillant disciple qui s’appelait… Jacques Lacan (1901-1981).

Mathilde Girard, elle-même psychanalyste et auteure de plusieurs essais, a eu l’excellente idée de sortir Borel de son oubli en le faisant revivre dans un bref roman de la collection « Aventures », dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard. Et c’est là son bon choix, le roman plutôt que la biographie. Car, en s’appuyant sur des correspondances et des notes de Borel, et aussi sur sa propre pratique, la liberté que donne la fiction lui permet d’aller au plus près de ce qui s’entend dans un cabinet de psychanalyste.

Au bout d’un certain temps, Bataille, que Borel soignait depuis le début des années 1920, n’est plus seulement pour lui un patient. Ils deviennent amis. À l’époque, l’interdit de relation personnelle avec quelqu’un qu’on analyse, qu’on connaît aujourd’hui, n’avait pas cours. Borel est, d’une certaine manière, un pionnier, il ne croit pas aux pratiques coercitives, « il écoute ses patients avant toute théorie, le dogmatisme l’ennuie. On lui reconnaît un tact clinique incontestable ».

Bataille peut donc lui envoyer Michel Leiris, sachant que celui-ci menace de se châtrer avec un rasoir. Quand Leiris arrive, « Borel se sent pris de sérieux. Non seulement parce que cet homme brillant et plein d’esprit va visiblement très mal, mais parce qu’il évoque des idées suicidaires qui, si elles relèvent d’un fonctionnement plutôt obsessionnel que mélancolique, le préoccupent. » Le psychanalyste s’attache à soigner, mais veut aussi tenter de saisir leurs personnalités d’écrivains. « Borel se lève et marche de long en large dans son cabinet. Il veut comprendre la différence entre l’écriture de Bataille et celle de Leiris, leur rôle dans l’analyse. Pourquoi la première transforme et la seconde fige. (…) Il est conscient des paradoxes. »

Quant à Colette Peignot, elle aussi adressée par Bataille, Borel estime qu’elle les « dépasse tous ». Mais quand elle se rend chez lui, elle est dans un tel état qu’il est déjà trop tard, il le comprend immédiatement.

Et puis, on entre dans les années 1930, l’avènement du nazisme en Allemagne et en France, les ligues fascistes, les émeutes du 6 février 1934, l’antisémitisme, toutes choses dont les échos parviennent jusqu’au cabinet du psychanalyste. « La psychanalyse est-elle une arme contre le fascisme ? », demande Borel à Bataille. Le monde va vers la guerre et on perd progressivement la trace de Borel, même si, en 1951, il apparaît dans un film de Robert Bresson, Le Journal d’un curé de campagne – il y est le curé de Torcy.

Si, après avoir retrouvé Borel dans ce roman, vous voulez en savoir un peu plus sur lui et sur la démarche de Mathilde Girard – qui a fait sa thèse de philosophie sur Bataille –­, allez consulter cet excellent site, Diacritik, pour lire son entretien avec Aurore-Florence Jamin. Vous y apprendrez notamment que ce roman, où « un certain nombre de scènes et de personnages sont imaginaires mais probables », est né, explique-t-elle, « du mélange de ma pratique analytique et de réflexions sur les années 1930, la montée du fascisme et la place des avant-gardes. Bataille a écrit sur son analyse, a laissé des traces de cette expérience, et par ailleurs il s’est intéressé aussi à la place de la psychanalyse dans ce moment d’accélération politique. C’est ce qui m’a intéressée. En un certain sens, c’est une continuation, mais pas par la recherche, plutôt par la pratique. »

Adrien Borel de Mathilde Girard, Gallimard, 2026, 114 p.Il a été bien oublié, Adrien Borel (1886-1966), sauf probablement par les psychanalystes et par ceux qui se sont intéressés de près à Georges Bataille (1897-1962), car il a été son analyste, puis celui de Michel Leiris (1901-1990) et de Colette Peignot (1903-1938), notamment. Ce psychiatre, cofondateur de la Société psychanalytique de Paris en 1926, était un personnage important et réputé, mais son souvenir a été peu à peu effacé par le rayonnement d’un brillant disciple qui s’appelait… Jacques Lacan (1901-1981).Mathilde Girard, elle-même psychanalyste et auteure de plusieurs essais, a eu l’excellente idée de sortir Borel de son oubli en le faisant revivre dans un bref roman de la collection « Aventures », dirigée par Yannick Haenel chez...
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