De l’autre côté de la vie de Fabrice Humbert, Calmann-Lévy, 2025, 200 p.
Au terme d’un récit implacable adressé à un destinataire invisible, le narrateur du roman de Fabrice Humbert n’a d’autres mots que : « Je voudrais que ça revienne en arrière », comme si le roman était annulé et n’avait pas lieu d’être, comme si l’histoire racontée ne s’était pas déroulée. De l’autre côté de la vie place le lecteur dans ce paradoxe à la fois littéraire et moral : l’histoire se déroule dans une anticipation incertaine, et pourtant affirme une succession de désastres dans un réalisme qui renforce à la fois le sentiment du vrai et celui du pathétique. L’action se déroule en France, dévastée par la guerre civile. Toutes les institutions sont anéanties, la lutte pour la survie est désormais la loi unique. L’amour de la haine s’est substitué à l’exigence de la vie. C’est une longue histoire que cette passion scande dans une litanie de la cruauté multivoque et qui revient au long des âges : « protestants contre catholiques, républicains contre royalistes, vichystes contre résistants, droite contre gauche, communistes contre socio-traîtres, immigrés contre natifs, chrétiens contre juifs, juifs contre musulmans, chrétiens contre musulmans, pauvres contre riches, jeunes contre vieux, blonds contre bruns, roux contre blonds, yeux bruns contre yeux bleus… » Cette fois, la confrontation oppose les Bleus et les Rouges. Le narrateur, parisien et originaire d’un autre pays, veuf, parvient à quitter Paris pour se rendre dans une hypothétique « République du Jura », où il pense pouvoir se mettre à l’abri, avec ses deux jeunes enfants, Alice et Alexandre, qu’il tente de protéger contre ce déferlement de violence.
La question de l’exemplarité éducative est immédiatement posée : protéger ses propres enfants du spectacle de la violence exige un comportement irréprochable. C’est évidemment loin d’être possible, et dès le début de la fuite à bord d’une voiture dérobée dans un garage détruit, le père révèle sa compétence dans l’exercice de la violence, jusqu’au meurtre, sous les yeux atterrés des enfants, et malgré ses nombreuses dénégations. Mais la fuite trouve ses chemins, rythmée par des épisodes qui témoignent de la dégradation de la situation. Le narrateur réfléchit sans cesse : il s’interroge sur ce qui a rendu possible une telle situation, un tel déferlement de haine, sur la fragilité d’une société qui semble n’avoir pas vu ni voulu, par lâcheté, réagir à temps face aux exactions, face à la haine indistincte contre le savoir, contre ce qui a fait grossir « les passions mauvaises de l’avidité, de la haine et de l’oubli », toutes les certitudes univoques. Mais son langage est biaisé et il ne dit pas tout, sinon par bribes. En même temps, chaque situation vécue est comparée à une situation analogue d’autrefois, ce qui s’avère être une aberration. Cette oscillation incessante fait la richesse de la narration, car les situations que rencontrent les personnages dessinent le négatif des sociétés policées et régulées, au mieux pour le bien commun, malgré les manques. Parfois, une rencontre projette une lumière tremblante sur la fêlure qui mine peu à peu les personnages.
Au fur et à mesure des aventures qui diffèrent radicalement du picaresque, où il ne saurait être question de ridicule ou de ricanement, le narrateur fait partager à son lecteur le souci de la présence des autres, condition de celle de soi, dans une altérité qui dépasse l’humain et reste à l’écoute de ce qui demeure de la nature. Pour le reste, ce que plus personne n’ose nommer « humanité », la souillure semble la défigurer, surtout quand dans le discours est proférée l’affirmation d’une vérité univoque, qui récuse par avance la parole de l’autre, assimilée à l’exigence d’intégrité : « Les puretés affichées sentent toujours la pourriture. » De légers rappels littéraires soulignent cette découverte du narrateur : Peter Handke ou Rimbaud, mais aussi Verlaine et tant d’autres participent de ce constat, qui rappelle que la littérature non plus n’est pas innocente.
Au terme de cette traversée d’un pays en ruines, malgré l’espoir de la construction d’un monde vivable sans artifice, la chasse à l’homme, quasi finale, prend l’allure d’une chasse à la vie, menée par une horde de veneurs sortis des falaises de marbre décrites autrefois par Jünger. « Les soldats de la guerre civile n’ont pas de nom et ils ne sont pas des soldats, juste des milices d’un meurtre sans drapeau. » Depuis L’Origine de la violence, paru en 2009, Fabrice Humbert raconte dans ses romans la façon dont la violence atteint même ceux qui la dénoncent. De l’autre côté de la vie nous avertit que les sociétés ne sont pas à l’abri et peuvent s’effondrer dans le vertige des massacres. Il faut savoir douter de toutes ses certitudes.