Critiques littéraires Récit

Lucie Azema, voyage en Perse profonde

Lucie Azema, voyage en Perse profonde

Une saison à Téhéran de Lucie Azema, Les Corps Conducteurs, 2026, 246 p.

Au milieu de sa vingtaine, après des pérégrinations notamment au Liban et en Inde, la Française Lucie Azema arrive à Téhéran pour y enseigner sa langue maternelle, y apprendre le farsi, mais surtout, pour continuer à satisfaire sa curiosité du monde. Au détour des innombrables cafés et gargotes de la capitale de la République islamique, et de l’intimité des appartements privés – parmi les rares espaces préservés du régime – elle tombe amoureuse de la culture iranienne, ses poètes adulés, son art de la politesse, ou encore celui, immémorial, du tissage de tapis précieux. Elle explore Ispahan, le bazar de Yazd, les ruines de Persépolis, et noue des amitiés aussi puissantes que fulgurantes, s’exposant au passage à des mésaventures inévitables, jusqu’à son exil confus et tragique au moment de la pandémie de Covid. Surprise à l’étranger par la fermeture des frontières du pays, elle n’a alors d’autre choix que de devoir rompre soudainement et brutalement d’avec la vie qu’elle y avait bâtie.

Entre récit de voyage et essai érudit sur la culture persane au sens large, le quatrième livre de Lucie Azema est assez inclassable. C’est qu’il constitue en fait un inventaire poétique des liens de l’autrice avec ce qui est devenu son pays d’élection, sans que ce soit prévu ni qu’elle s’en aperçoive. Souvent par le biais de petits riens discrètement charnels, qu’ils soient tirés de la vie quotidienne ou bien d’histoires vieilles d’un siècle ou de deux mille ans, elle navigue dans un réseau très personnel et complexe d’associations, parfois ténues mais non moins touchantes – particulièrement dans les moments les plus intimes du récit, que l’on aurait aimé voir prendre plus le pas sur la partie académique. Lucie Azema possède de toute évidence une immense sensibilité, et donc logiquement, un vrai talent pour évoquer les états intérieurs et la résonance confuse de ces « idées dissoutes en sensations pures », selon ses termes, qui arrivent lors d’un voyage pleinement vécu. Le texte manque bien de clarté par moments – les va-et-vient entre plusieurs époques, à l’intérieur d’un même chapitre, se révélant parfois déstabilisants – et l’on croule aussi quelque peu sous les termes de farsi, que l’on sent bien qu’elle n’arrive tout simplement pas à dissocier de l’évocation de son expérience, tant une culture est d’abord une langue.

Mais ces imperfections ne gâchent pas le plaisir indéniable de la lecture, que l’on soit familier du pays ou bien néophyte, et elles sont par ailleurs d’autant plus pardonnables à l’heure de la guerre actuelle. Car ce récit nous rappelle que derrière – ou plutôt dessous – le régime despotique iranien se trouve un peuple qui, dans sa majorité, n’a pas plus que les Libanais demandé à être pris en otage par sa politique délétère. À sa petite échelle, Une saison à Téhéran a le courage de contribuer à ce que, dans un accès de fureur, tous les ponts ne soient brûlés.

Une saison à Téhéran de Lucie Azema, Les Corps Conducteurs, 2026, 246 p.Au milieu de sa vingtaine, après des pérégrinations notamment au Liban et en Inde, la Française Lucie Azema arrive à Téhéran pour y enseigner sa langue maternelle, y apprendre le farsi, mais surtout, pour continuer à satisfaire sa curiosité du monde. Au détour des innombrables cafés et gargotes de la capitale de la République islamique, et de l’intimité des appartements privés – parmi les rares espaces préservés du régime – elle tombe amoureuse de la culture iranienne, ses poètes adulés, son art de la politesse, ou encore celui, immémorial, du tissage de tapis précieux. Elle explore Ispahan, le bazar de Yazd, les ruines de Persépolis, et noue des amitiés aussi puissantes que fulgurantes, s’exposant au passage à des...
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