Le pacte de Bagdad fut une alliance militaire initiée en 1955 par les États-Unis dans le cadre de sa stratégie d’« endiguement » de l’expansion soviétique au Moyen-Orient et de sécurisation des sources du pétrole. Formé de la Turquie et de l’Irak du roi Fayçal II, le Royaume-Uni ainsi que l’Iran et le Pakistan se sont joints quelques mois plus tard.
Dès son lancement, ce pacte s’est heurté à une forte opposition de la majorité des pays arabes. À partir de 1956, après la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez et la guerre tripartite qui s’en est suivie menée par Israël, le Royaume-Uni et la France contre l’Égypte, le président égyptien Jamal Abdel Nasser, en grand leader du monde arabe, va désormais considérer ce pacte comme un instrument de l’Occident pour le contrôle des pays arabes et une menace pour leur sécurité, souveraineté et autonomie économique.
Dans les faits : dès sa création, ce pacte a été « béni » par Camille Chamoun, président de la République à l’époque. Il s’y alignera de plus en plus au fil des mois, surtout après l’adhésion du Royaume-Uni et de l’Iran de son grand ami le chah Mohammad Reza Pahlavi.
Or, ce fut un tournant majeur dans l’histoire du Liban moderne : pour la première fois, le Liban officiel laissait tomber sa relative neutralité !
Une fracture interne a commencé alors à se dessiner entre un camp loyal à Chamoun et appuyant le pacte de Bagdad, et des parties et personnalités politiques opposées à cet alignement, et de plus en plus alignées sur Nasser. Cette polarisation fut le prélude d’une série de bouleversements politiques et sécuritaires qui vont secouer le pays jusqu’en 1958.
Pour Chamoun, l’alignement sur l’Occident était une stratégie de défense préventive vu sa crainte que l’instabilité en Syrie, la vague nassérienne et l’influence de plus en plus importante de l’Union soviétique constitueraient une menace existentielle pour l’entité libanaise. L’alliance militaire avec les États-Unis était pour lui un rempart contre une éventuelle tentative de dilution du Liban par le panarabisme porté par Nasser.
Par la suite, deux autres prises de position vont sceller son alignement, mais au prix d’exacerber la division interne : son refus en 1956 de prendre des mesures au niveau diplomatique envers la France et le Royaume-Uni suite à leur attaque tripartite avec Israël contre l’Égypte et, surtout, son appui public en 1957 à la doctrine Eisenhower visant à combattre Nasser.
Les opposants considéraient l’alignement du Liban officiel sur l’Occident comme une violation du pacte national non écrit de 1943 et de son fameux principe ni Est ni Ouest. La fracture dans le pays fut exacerbée encore plus par les résultats controversés des élections parlementaires de 1957 : majorité absolue remportée par le camp pro-Chamoun (plus de 50 députés élus sur une assemblée de 66) et échec à être réélus à leurs sièges de presque tous les leaders de l’opposition comme Saëb Salam, Kamal Joumblat, Hamid Frangié, Ahmad el-Assaad etc.
Chamoun fut donc accusé par l’opposition de manipulation des élections, à travers le découpage électoral et l’usage massif d’argent en provenance du chah d’Iran pour s’assurer les deux tiers des députés afin de pouvoir modifier la Constitution et briguer un second mandat présidentiel ; et que même son alignement sur les États-Unis avait comme but d’essayer d’imposer ce second mandat par la force s’il le faut.
La création de la République arabe unie en février 1958, réunissant l’Égypte et la Syrie, a renforcé les opposants et intensifié la tension dans le pays.
Après l’assassinat toujours non élucidé du journaliste opposant Nassib Metni, le clivage politique grandissant s’est transformé en une révolution armée contre Chamoun, soutenue par des éléments armés infiltrés à partir de la Syrie, selon les loyalistes.
En mai 1958, une demande d’intervention militaire américaine a été officiellement formulée par Chamoun, par peur que l’opposition réussisse à prendre le pouvoir. Après quelques hésitations d’Eisenhower, elle a eu lieu le 15 juillet 1958, précipitée par l’assassinat, la veille, du roi Fayçal II d’Irak, allié des États-Unis. Elle a permis à Chamoun, isolé régionalement par Nasser et encerclé par les rebelles armés dans le palais présidentiel à Qantari, de mener à terme son mandat expirant le 23 septembre 1958.
Cependant, à l’initiative de l’envoyé spécial d’Eisenhower le diplomate Robert Murphy, et sous la célèbre devise « ni vainqueur ni vaincu », l’intervention américaine s’est achevée par l’élection à la présidence de la République de celui que Chamoun considérait déjà comme son pire adversaire politique, le général Fouad Chehab, commandant en chef de l’armée qui avait maintenu sa neutralité durant les confrontations internes entre loyalistes et opposants.
Une fois président, Chehab a su rééquilibrer la position du Liban officiel, à la fois envers Nasser et envers les États-Unis, rétablissant ainsi la neutralité relative du Liban officiel et donc la stabilité et la paix civile.
Les retombées de cet abandon de la neutralité et la forte polarisation qui s’en est suivie ont ébranlé le pays : rupture du sensible consensus de 1943 et donc d’un certain équilibre politico-confessionnel, révolution armée à la limite d’une guerre civile aux fortes connotations confessionnelles, déclenchement de la remise en question des prérogatives du président, mais le plus grave était le glissement du Liban d’une zone de neutralité assez stable à une « arène » de confrontation politique et militaire entre des axes en conflit ; s’exposant ainsi directement aux antagonismes régionaux et, derrière, à la guerre froide. Une arène qui, malheureusement, s’est perpétuée jusqu’à nos jours.
Or, à chaque fois que le Liban officiel s’est aligné ou s’est penché un peu trop du côté d’un axe, la réaction de l’axe opposé et la confrontation qui en résulte ont entraîné des conséquences désastreuses sur le pays. Par exemple, après l’alignement de l’État libanais en 1969 sur l’Est, à travers l’approbation du funeste accord du Caire avec l’OLP ou suite au pari sur l’Occident du président de la République Amine Gemayel en 1983 ; les suites de ces alignements sont toujours présentes dans les mémoires.
Un certain « pattern » s’en dégage à partir duquel la règle suivante pourrait être établie : si le conflit d’axes externes pénètre le tissu interne du Liban, une fracture secouera fortement son équilibre politique et souvent confessionnel. Si de plus le Liban officiel y délaisse sa neutralité, le pays sera probablement ébranlé par l’instabilité, l’insécurité et parfois les guerres.
Aujourd’hui, le conflit entre l’axe représenté par l’Iran et l’autre par les États-Unis a pénétré le tissu interne du Liban, créant une forte polarisation. Mais les tensions internes n’ont pas encore dégénéré en une confrontation militaire/guerre civile, alors que le Liban officiel maintient, tant bien que mal, un semblant de neutralité. Une nouvelle preuve du bien-fondé de cette règle ? À suivre !
L’introduction de la neutralité dans la Constitution sera probablement une aubaine pour le pays. Mais par sa dimension géopolitique, cette introduction est tributaire d’un contexte favorable aux niveaux local, régional et international en même temps. L’histoire nous aurait offert quelques occasions, hélas ! ratées : 1926, avec notre première Constitution ; 1943, parallèlement au ni Est ni Ouest ; 1958-1964 lors du mandat Fouad Chehab ; 1989, à la conférence de Taëf.
Actuellement, de Washington à Téhéran en passant par Islamabad, de Riyad au Vatican en passant par Paris, les étoiles seraient peut-être en train de s’aligner pour une nouvelle occasion. Messieurs les députés au mandat reconduit : au boulot… en rendant par la même procédure au président de la République de larges prérogatives en tant que garant de la neutralité du pays.
Finalement, il s’est avéré que Georges Naccache avait raison : « Deux négations ne font pas une nation » par référence au ni Est ni Ouest de 1943. Mais synonymes de neutralité, ces deux négations nous ont offert quand même une magnifique patrie, bien sûr tant qu’elles ont été respectées.
Et c’est tant mieux, car le concept de la patrie s’adapte mieux à la diversité libanaise : si le nationalisme s’appuie sur des vecteurs identitaires, souvent religieux ou ethniques, par nature porteurs d’« exclusion » dans un contexte de diversité comme au Liban, le patriotisme, défini principalement par rapport à une terre, se fonde sur l’appartenance à un territoire commun, transcendant les vecteurs identitaires pour devenir un puissant porteur d’« inclusion ».
Quant à la « nation » libanaise de Naccache, elle sera la consécration inéluctable d’une très longue marche incrémentale, à vitesse variable, déclenchée en ce mercredi 1er septembre 1920.
Malgré nos déboires, doutes, désillusions et désenchantements, ses prémices fleurissent ici et là. Pour les percevoir, il faudrait regarder avec le cœur, « l’essentiel est invisible pour les yeux », comme le rappelait si justement le Petit Prince.
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