Rechercher
Rechercher

Culture - Patrimoine En Danger

À Chamaa, un monument funéraire chiite dédié à saint Pierre, cible de destruction

Le maqâm Chmoun as-Safa à Chamaa a été la cible, le 12 avril, de frappes de l’armée israélienne, dans un contexte d’intensification des destructions au Liban-Sud.

À Chamaa, un monument funéraire chiite dédié à saint Pierre, cible de destruction

Le maqâm Chmoun as-Safa à Chamaa a été la cible, le 12 avril dernier, de frappes de l’armée israélienne, dans un contexte d’intensification des destructions au Liban-Sud. Photo datant de 2024 fournie par Haydar Hawila

Les destructions menées par Israël se sont multipliées et s’étendent depuis 2024. Pour le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, une logique de terre brûlée est à l’œuvre et pourrait se poursuivre. Accolé à la citadelle médiévale de Chamaa (Chameh), dans le caza de Tyr, détruite lors du conflit de 2024, le sanctuaire chiite de Chamaa, attribué au prophète Chmoun as-Safa, a été la cible, le 12 avril, de frappes de l’armée israélienne.

La situation sur le terrain empêche une évaluation précise des dégâts sur ce monument, attribué par la tradition locale au tombeau du prophète Chmoun as-Safa. Accolé à la citadelle, le maqâm, datant du Ier siècle, est considéré par la tradition locale comme « un monument funéraire abritant des reliques de celui que le christianisme considère comme le “prince des apôtres” », selon les recherches menées par notre ancien collègue Fadi Noun, spécialiste de théologie, d’histoire et de sociologie. Il explique que le monument funéraire de saint Simon, l’un des douze apôtres de Jésus, est « surnommé Cephas (Pierre) par Jésus (Matthieu 16 : 18-19), devenu Semaan el-Safa dans la langue arabe ». Selon la croyance chiite, il était également un ancêtre de l’imam Mahdi. Le minaret juxtaposé au maqâm date, lui, du XIe siècle ; le château-fort du XIIe siècle faisait partie du royaume de Jérusalem. Décrit par l’archéologue Ali Badaoui, responsable des vestiges à Tyr auprès de la Direction générale des antiquités (DGA), « le maqâm de Chamaa est constitué d’une crypte en sous-sol, une sorte de chambre funéraire close, à laquelle on accède par une ouverture circulaire recouverte d’un coffrage en bois. Le tout est enclos à l’intérieur d’une riche salle à arcades surmontée de quatre coupoles ».

Comment expliquer qu’un monument funéraire chiite, un courant de l’islam qui date du VIIIe siècle, soit dédié à saint Pierre, mort en martyr à Rome en l’an 64 ? « La réponse à cette question est fournie par la tradition orale de Chamaa, qui affirme que Chmoun el-Safa figure dans la liste généalogique des ancêtres du Mahdi, dont la mère était chrétienne avant d’embrasser l’islam », signale Fadi Noun, ajoutant en substance que le Mahdi, dans la tradition musulmane chiite, est un descendant du Prophète Mahomet. Douzième imam d’une lignée héréditaire, rédempteur « occulté » ou « caché » (vers les IXe-Xe siècles), il doit réapparaître à la fin des temps pour restaurer la justice et la véritable religion dans un monde gagné par l’incroyance et la corruption morale. « Tous les courants de l’islam ne sont pas d’accord sur cette figure eschatologique. Il faut laisser cette affaire aux spécialistes. Aujourd’hui, on se contente de la tradition locale de Chamaa », relève Noun.

Selon l’archéologue Ali Badaoui, le maqâm a été restauré il y a quelques années, mais aucun examen des restes contenus dans la crypte n’a été tenté, et ce « en accord avec la coutume orientale de respect pour les morts », empêchant ainsi la science de se prononcer dans ce domaine. À la question de savoir s’il est possible que le maqâm ait contenu des reliques de saint Simon, premier évêque de Rome, Badaoui affirme que « près du sanctuaire, on relève les vestiges d’une chapelle, ce qui prouve que ce lieu était consacré comme un site religieux chrétien bien avant l’avènement et l’expansion de l’islam dans la région ». Datant du Ier siècle, proche de la Terre sainte, le maqâm de Chamaa pourrait réserver des surprises aux chercheurs.

Une photo prise près de Tyr montre de la fumée après une frappe israélienne à Chamaa, le 11 avril 2026. Photo AFP
Une photo prise près de Tyr montre de la fumée après une frappe israélienne à Chamaa, le 11 avril 2026. Photo AFP

Restauré, détruit, disparu

Depuis le début de l’invasion terrestre, les villages situés dans le sud du Liban sont massivement détruits. Des siècles d’histoire et d’archéologie sont désormais en ruine. « En seulement trois semaines de guerre, trente-quatre villages ont disparu de la carte. Tous entièrement rasés », se désole le ministre Salamé. « L’héritage du Liban ne repose pas sur quelques sites isolés, mais sur une accumulation continue de vestiges que l’on n’a pas encore fini de recenser. Chaque village concentre à lui seul plusieurs couches d’histoire, à la fois archéologiques et culturelles. Le territoire dans son ensemble fait figure de patrimoine », explique pour sa part Sarkis Khoury, directeur général des antiquités (DGA). Outre les cinq sites déjà classés au patrimoine mondial de l’humanité, le comité de l’Unesco avait accordé en 2024 un statut de protection renforcée à 34 biens culturels, dont la citadelle de Chamaa (Chameh), détruite la même année.

L’Unesco a annoncé, le 1er avril, dans un communiqué de presse, « l’octroi d’une protection provisoire renforcée à 39 biens culturels, ainsi que d’une aide financière internationale d’un montant total de plus de 100 000 dollars américains pour les opérations d’urgence sur le terrain ».

Chamaa est situé dans le caza de Tyr, au Liban-Sud, à 99 kilomètres de Beyrouth. Construite sur un haut plateau, avec une vue magnifique sur la Méditerranée et la Palestine, la citadelle a occupé, depuis l’époque romaine et jusqu’aux conflits israélo-libanais, une position stratégique dans la région. Elle a servi, de 1978 à 2000, de poste militaire à l’armée israélienne, qui occupait une partie du Liban-Sud. Puis, au cours de la guerre de 2006, elle a braqué ses canons et ses missiles sur les murailles nord et est de la forteresse et sur le sanctuaire chiite construit à proximité de la fortification. Les lieux avaient été gravement endommagés. Une subvention octroyée par l’Agence italienne pour la coopération au développement (AICS), d’un montant de 700 000 euros, a permis de restaurer le château et de le remettre à l’État libanais en juin 2021. L’experte italienne Marisa Calia, qui a supervisé les travaux de restauration du site, indique que les données archéologiques collectées montrent qu’il a été antérieurement restauré en 271 après J.-C., date confirmée par la découverte d’un fragment de sol en mosaïque lors des fouilles réalisées sous la direction de l’archéologue et responsable des vestiges à Tyr auprès du ministère de la Culture, Ali Badaoui. Ce dernier signale aussi que Chamaa dirigeait un certain nombre de localités situées sur les collines voisines, telles Iramt, Oum el-Rab et Alexandrette (à ne pas confondre avec l’Alexandrette turque). Au VIe siècle, le site fut endommagé par un tremblement de terre qui a frappé toute la région. Cependant, les documents manquent pour savoir ce qui est arrivé à la colonie de Chamaa après la conquête de la région par l’islam. Au XIIe siècle, les Francs s’emparent du lieu et l’occupent jusqu’en 1291. Le travail d’enquête mené par Ali Badaoui a également permis de retrouver de vieux documents relatant que, vers 1750, le château et le village ont connu un renouveau majeur. Ils sont restaurés par le gouverneur de Tyr, cheikh Abbas Mohammad el-Nassar, de la dynastie chiite Ali el-Saghir, un seigneur de Jabal Amel, qui établit une autonomie de facto sur la région, et le château devient la propriété de sa famille. La citadelle, utilisée à des fins militaires et résidentielles, subit d’importants travaux de rénovation. Son fils, cheikh Kayed, qui sera tué par les Ottomans, ajoutera par la suite des structures sur le côté nord du château, rapporte l’experte Marisa Calia. Un siècle plus tard, en 1875, en mission scientifique au Proche-Orient, l’archéologue et géographe français Victor Guérin note que le château, « en ruine », est entouré d’une enceinte flanquée, à distance régulière, de tours semi-circulaires. L’intérieur est divisé en deux parties : une au nord, où résidait « le pacha » ; l’autre au sud, occupée par une soixantaine d’habitations privées. « La salle du diwan était ornée de plusieurs colonnes monolithiques de granit gris (…) Près de là, encore debout avec son dôme blanc et son minaret, un sanctuaire dédié au prophète Chmoun as-Safa. »

Les destructions menées par Israël se sont multipliées et s’étendent depuis 2024. Pour le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, une logique de terre brûlée est à l’œuvre et pourrait se poursuivre. Accolé à la citadelle médiévale de Chamaa (Chameh), dans le caza de Tyr, détruite lors du conflit de 2024, le sanctuaire chiite de Chamaa, attribué au prophète Chmoun as-Safa, a été la cible, le 12 avril, de frappes de l’armée israélienne.La situation sur le terrain empêche une évaluation précise des dégâts sur ce monument, attribué par la tradition locale au tombeau du prophète Chmoun as-Safa. Accolé à la citadelle, le maqâm, datant du Ier siècle, est considéré par la tradition locale comme « un monument funéraire abritant des reliques de celui que le christianisme considère comme le “prince des...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut