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Enquête sur notre humanité

Peste noire sort aux éditions du Seuil. Historien, professeur au Collège de France, Patrick Boucheron y analyse en profondeur, avec tous les moyens de l’historiographie moderne, l’histoire de la maladie qui décima 60 % de la population en Europe au XIVe siècle. Un livre-événement.

Enquête sur notre humanité

Peste noire de Patrick Boucheron, Seuil, 2026, 576 p.

Une couverture intrigante : l’image de cinq corps, hommes et femmes mêlés, qui semblent évoluer dans l’espace au cours d’une danse désordonnée. S’agit-il d’anges qui chutent dans le ciel ou bien d’hommes qui tentent de s’agripper les uns aux autres pour se prémunir d’un malheur ? Si Patrick Boucheron a choisi ce tableau hyperréaliste en couverture de son livre, c’est qu’il dit bien le projet de celui-ci : raconter l’histoire de la peste signifie faire la narration de notre propre condition humaine. En tant qu’espèce, nous n’avons de cesse de mourir et renaître. Ainsi la peste est-elle la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité, mais montre aussi, en tant que phénomène sociétal, comment les populations européennes ont survécu à ce fléau et se sont organisées pour le dépasser.

Enquête au sens le plus large du terme, Peste noire est un impressionnant travail d’investigation et d’érudition qui combine les recherches dans des domaines aussi différents que l’archéologie, la génétique, la recherche médicale, les sciences de l’environnement et même… la paléontographie. C’est ce qui impressionne dans ce livre qui, non content d’assembler les savoirs, sait les organiser avec maestria autour du thème de la grande maladie qui propagea la mort de 1347 à 1352. Boucheron en raconte le flux : « Depuis Messine, la peste gagne toute la Sicile, puis, toujours par voie de mer, la Sardaigne, Reggio di Calabria, la Corse, l’île d’Elbe, Spalato en Dalmatie puis Gènes, mais aussi Raguse, d’où elle passe à Venise en même temps qu’elle gagne Malte, Tunis et finalement Marseille, porte d’entrée de la Provence et de toute l’Europe occidentale par la vallée du Rhône. »

1349, la peste a frappé durement Marseille par où débute Peste noire qui met en scène une femme, Alayseta Paula, seule survivante à l’hécatombe. Elle a perdu parents, sœurs et mari. Elle doit faire rédiger l’inventaire après décès de son père. Or, c’était il y a dix-sept mois, le délai légal est dépassé. Voici que sa faute l’amène devant son juge. De suite, Patrick Boucheron élargit le champ de son propos. La mort, c’est un drame mais c’est aussi de facto un problème administratif. Telle est la méthode très stimulante de l’historien Boucheron : faire provision et feu de toute connaissance établie pour éclairer un sujet. Étirer la frise du temps pour lui donner sens.

De l’âge de bronze où la bactérie est apparue à ses premières contaminations de 541 à 767 à l’ère justinienne (pestis inguinaria), de la grande peste européenne (peste noire) jusqu’à ses résurgences chroniques y compris à l’ère contemporaine, à Madagascar notamment, Patrick Boucheron nous invite à décentrer nos regards et à retenir nos réflexes d’analyse.

Longtemps la peste fut un mystère médical doublé d’une terreur existentielle. Yersinia pestis de son vrai nom est une bactérie d’une extrême virulence qui, une fois qu’elle s’invite dans le corps de l’homme, en dérègle les mécanismes. Les défenses immunitaires cèdent. La mort quasi certaine intervient en moins de trois jours. Il faut attendre 1894, soit cinq cents ans après l’invasion de la peste dans l’Europe, pour que l’éminent scientifique Alexandre Yersin mesure d’isoler le bacille de la peste. Seules les fluoroquinolones, les tétracyclines et la streptomycine sont des antibiotiques efficaces contre la peste. Elles n’apparaissent qu’au XXe siècle.

La somme d’érudition que constitue Peste noire de Patrick Boucheron en fait un livre qui sort de l’ordinaire. À la fois dense et accessible, virevoltant et rigoureux, imaginatif et pertinent, quête historique s’il en est, par le biais d’une grande maladie inconnue en forme de sujet central, l’auteur cherche à percer la réalité de notre humanité.

Peste noire fouille les archives, compare les interprétations, analyse les faits et propose des rapprochements. Il n’a au fond de souci que celui d’élaborer et de rendre compte d’un fait majeur qui a rebattu les cartes sociales du XIVe siècle puisque la peste a touché indifféremment les jeunes comme les vieux, les riches comme les pauvres. La peste fait social, fait économique donc.

La peste est un événement fondamental de notre passé qui, par la soudaineté de son fait et le mystère de sa cause, a laissé une empreinte indélébile dans nos imaginaires. Et Patrick Boucheron de rappeler que du Décaméron de Boccace à La Peste de Camus, de Vénus et Adonis de Shakespeare au Hussard sur le toit de Giono, elle est devenue aussi un thème littéraire fort qui syncrétise toutes nos angoisses : peur de la mort, poids de la fatalité, séparation du lien à l’autre, mise en danger du collectif.

Médiéviste de renom, Patrick Boucheron poursuit avec Peste noire dont l’origine a été les cours qu’il a donnés au Collège de France pendant la pandémie de COVID une réflexion passionnante et ouverte sur comment faire de l’histoire. Qu’est-ce que l’histoire en tant que discipline aujourd’hui ? D’abord un « laboratoire d’interdisciplinarité », répond Boucheron. Son livre en est la magnifique démonstration.


Peste noire de Patrick Boucheron, Seuil, 2026, 576 p.Une couverture intrigante : l’image de cinq corps, hommes et femmes mêlés, qui semblent évoluer dans l’espace au cours d’une danse désordonnée. S’agit-il d’anges qui chutent dans le ciel ou bien d’hommes qui tentent de s’agripper les uns aux autres pour se prémunir d’un malheur ? Si Patrick Boucheron a choisi ce tableau hyperréaliste en couverture de son livre, c’est qu’il dit bien le projet de celui-ci : raconter l’histoire de la peste signifie faire la narration de notre propre condition humaine. En tant qu’espèce, nous n’avons de cesse de mourir et renaître. Ainsi la peste est-elle la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité, mais montre aussi, en tant que phénomène sociétal, comment les populations...
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